RENCONTRE

Ce lundi-là, à Mont-sur-Marchienne, cela fait près de cinq heures que la conversation est entamée. Au moment de prendre congé du couple Guily, Jean «Guy» insiste pour nous faire écouter la «Complainte de la télé» de son ami Léo Ferré. Agenouillé près du lecteur CD, il se marre à réentendre les paroles acerbes de son «pote anar». Sur un mur de l'appartement, Ferré surveille la scène sous les coups de pinceaux expressionnistes d'un autre ami, Charles Szymkowicz.

Deux pages de «La Libre» consacrées à Jean Guy! Est-ce bien sérieux? Pourquoi s'attarder à un personnage taxé de buveur, râleur, provocateur, républicain, gauchiste, «happartiste»...? Jean Guy est tout ça à la fois. «Je n'ai pas fonctionné à l'eau ferrugineuse. Mais vous connaissez beaucoup de gens pour qui c'est le cas?», ironise-t-il. Mais Jean Guy est bien plus que cela. C'est un type hors norme, qui mérite précisément qu'on s'y attarde.

Une discussion avec Jean Guy est forcément décousue. Tous les sujets se bousculent. Sur chacun d'eux, il a le don - journalistique, certainement - de lâcher quelques mots qui en disent long sur ses convictions. Les phrases claquent comme des vérités bien trempées et souvent dérangeantes. Mais il est comme ça: entier, passionné, rebelle.

Agé de 65 ans depuis le 15 octobre, cela fait également quelques jours que Jean Guy est orphelin de son dernier mandat public. Depuis treize ans, il arpentait chaque mois les couloirs de la RTBF pour se rendre dans la salle du conseil d'administration. C'est désormais fini pour celui qui, au milieu des années 1990, fut intronisé par les hautes sphères du Parti socialiste vice-président de la RTBF, président de TVB (accord publicitaire entre les chaînes de télévision) et administrateur de la RMB (régie de la RTBF). Les conseils d'administration en deviendront sans doute moins longs, à l'avenir, tant Jean Guy avait la faculté de discourir sans fin sur les aléas d'une maison qu'il connaissait très bien. Son dernier coup de gueule en a surpris plus d'un: le départ de François Pirette du boulevard Reyers vers la concurrence privée (RTL-TVI) ! «J'aime beaucoup l'impertinence, justifie-t-il. En le laissant partir, la RTBF a fait une belle connerie! C'était le seul à pouvoir cumuler divertissement et audience». A voir...

Son vrai divorce - dans son livre «Ma lutte finale», édité par Luc Pire en 1997, il parle de descente aux enfers! - avec la RTBF remonte au 29 avril 1996. Ce jour-là, Philippe Busquin (président du PS à l'époque) sacrifiait Jean Guy pour délit d'opinion. L'affaire Stalport, du nom de l'administrateur général de la RTBF, se transformait en affaire Jean Guy. Le délit? S'être opposé au boulevard de l'Empereur en refusant de voter la confiance à Jean-Louis Stalport. Dans un livre paru également en 1997, Marc Moulin résumait: «Il fut abattu par la Luftwaffe du boulevard de l'Empereur parce qu'il avait des convictions morales comme administrateur de la RTBF. Il pensait, figurez-vous, qu'un condamné en justice (l'administrateur général Stalport) ne peut exercer un haut mandat public».

Le 29 avril 1996, Jean Guy était donc excommunié du PS (dont il fut membre invité du Bureau durant onze ans). Il s'accrocha malgré tout, en siégeant au CA de la RTBF comme indépendant «tendance peuple», avant de rejoindre assez vite les bancs Ecolo aux côtés du jeune Jean-Marc Nollet. Mais le pire, pour le franc-tireur incontrôlable, était à venir... Le cordon sanitaire déployé autour de sa personne par Philippe Busquin se mua en grosse artillerie. Il faut couper définitivement les ailes à Guy! Décision est alors prise de mettre «Le Journal de Charleroi-Le Peuple» à genoux. «Je ne pensais pas qu'ils iraient aussi loin... Pour tuer le pilote, on a abattu l'avion!», se souvient amèrement celui qui aura été le dernier à diriger un journal socialiste en Belgique francophone. Le 1er février 1997, veille de la célèbre marche pour l'emploi à Clabecq, Jean Guy signait son ultime édito dans «Le Peuple». Rideau sur un journal dont les ventes atteignaient alors à peine 6250 exemplaires.

Le peuple, les gens... Voilà le fond de commerce de Jean Guy, natif de Gosselies. Cela ne s'invente pas: Jean Guily est né à deux pas de la Maison du peuple, rue Emile Vandervelde. Enseignant de français, il deviendra préfet de l'Athénée Jules Destrée. Ce type est tombé dans la marmite socialiste dès son plus jeune âge. «Mais je suis trop socialiste pour le PS», dit-il aujourd'hui en contemplant ses déboires avec le parti à la rose.

Le petit Jean naît à l'automne 1939 alors que la guerre éclate. Dans son landau, sa maman cachait les tracts de la presse clandestine... Il ne fera la connaissance de son père qu'au lendemain du conflit mondial, lors de la reparution du «Journal de Charleroi» auquel son paternel collaborait comme correspondant local. Il l'accompagnera régulièrement. «Je suis entré dans le journalisme par la boxe et le cyclisme en prenant le pseudo de Jean Guy». Mais c'est dans l'enseignement qu'il oeuvra professionnellement. Le français jusqu'en 1985, avec une fonction de préfet au cours des deux dernières années.

Le journalisme est toutefois omniprésent. Une longue collaboration avec «Le Journal de Charleroi» (1959-72), suivi d'un long passage à «La Nouvelle Gazette» (1972-85), «la belle-mère des travailleurs». Dès 1967, Jean Guy collabore également à l'hebdomadaire «Pourquoi pas?», où il prend la succession du père d'Hervé Hasquin comme correspondant carolo. «Je garde un souvenir attristé du «Pourquoi pas?». Sa disparition a créé un vide terrible dans la presse hebdomadaire belge».

En 1985, grâce à l'apport du groupe Rossel, «Le Journal de Charleroi-Le Peuple» renaît d'une faillite éphémère et recourt à Jean Guy pour en diriger la petite rédaction. «Le Peuple», c'est lui. Il le porte à bout de bras. «La Libre» dira de ce journal de gauche qu'il était «le petit Jean Guy illustré»... Onze années qui furent sans doute les plus intenses pour le journaliste carolo. Ses éditoriaux, quotidiens, font souvent mouche. «En 1995, rappelait récemment le ministre libéral flamand Marino Keulen, je lisais les éditoriaux flamboyants de Jean Guy pour améliorer mon français, connaître le point de vue de nos adversaires politiques, et parce qu'il écrivait court!». Un bel hommage.

Certains éditos - «aucun d'entre eux n'était publié sans avoir été relu par un de mes journalistes», insiste-t-il - lui ont valu à la fois reconnaissance et haine. «Lorsque Willy Claes, alors secrétaire général de l'Otan, fut condamné dans l'affaire Agusta-Dassault, j'avais publié en lieu et place de l'édito (NdlR: placé en première page du «Peuple») une colonne blanche avec, tout en bas, la phrase: «Partez, s'il vous plaît». J'ai appris qu'il avait été affiché à la rédaction du «Standaard». En août 1993, un autre édito de Guy-le-républicain fit scandale. Le lundi 2 août 1993, il titrait «La mort d'un homme». Il s'appelait Baudouin... «Ça m'a valu des menaces de mort!». Il eut l'occasion de rencontrer le roi Baudouin à deux reprises. «Elles m'ont terriblement marqué. La deuxième fois, c'était peu de temps avant son décès. Il m'a dit: ce que j'aime bien chez vous, monsieur Guy, c'est votre passion».

On connaît l'issue fatale du «Peuple», aventure dans laquelle l'avait d'ailleurs rejointe «Yvy», son épouse, comme caricaturiste politique. Lors de la chute du «Peuple», il ne lui reste plus que son strapontin au conseil d'administration de la RTBF. Et une poignée d'amis... Aujourd'hui, il se dit soulagé de quitter la haute instance de la radio-télévision publique. «La RTBF n'est plus tout à fait celle que j'ai connue et aimée. Le service public, c'est aussi pour le peuple. Or, le rôle de l'administrateur est de plus en plus minimisé à Reyers». Soulagé, certes, mais aussi inquiet de quitter - sans doute définitivement - les sphères politico-médiatiques qu'il affectionne tellement. «C'est vrai, j'ai peur du vide. J'ai toujours eu besoin d'écrire et de parler. Et comme l'ajoutait une connaissance, d'être publié. Il avait évidemment raison...». En témoigne le premier roman qu'il vient de finaliser («René est mort hier») et qui n'attend qu'un éditeur pour exister.

La RTBF, toujours, qui selon lui devrait pouvoir faire mieux «ce qu'elle doit et peut faire». Et qui, Magellan oblige, s'éloignerait de ses missions essentielles (informer, éduquer, divertir). «On assiste à une fuite en avant, estime l'ex-administrateur. La RTBF se condamne à n'être que le Canada Dry de la concurrence privée». On lui laissera la responsabilité de ses propos excessifs.

Jean Guy ne cessera jamais de vivre au rythme des combats. Ayant à peine quitté la RTBF, il s'est engagé dans le «Mouvement pour le manifeste wallon» piloté par le dramaturge Jean Louvet. Il y a, surtout, ses proches. Sa fille Sandra (qui lui arracha des larmes lorsqu'elle lui annonça vouloir devenir journaliste; aujourd'hui, elle présente le JT sur Télé Sambre) et ses deux petites-filles, Mathilde et Clémentine, pour lesquelles il ferait tout (même se priver d'un scotch à la «Maison des 8 heures» de Charleroi!).

Il y a aussi les amis, ou, à tout le moins, ceux qui - au PS - n'ont pas changé de trottoir en rencontrant Jean Guy l'excommunié. Parmi eux, Guy Spitaels, auquel il voue énormément de respect. José Happart, bien sûr («J'aime le Happart rebelle. Et il y a un frémissement qui me laisse penser que Happart va redevenir rebelle», glisse-t-il dans une de ses nombreuses digressions). Jean Guy, plus étonnant, nous parle également de l'homme d'affaires carolo Albert Frère: «On a toujours parlé en wallon entre nous. Et puis, un homme qui écoute de l'accordéon à trois heures du matin ne peut pas être tout à fait mauvais!», rigole-t-il.

Les gens, toujours les gens. Jean Guy ne se lasse pas d'évoquer tous ceux pour qui il a de l'admiration ou de l'affection. Pierre Mendès-France (son maître à penser), Antoine Blondin («qui a prouvé que l'intelligence et le talent pouvaient aussi être à droite») et, bien entendu, l'incontournable Léo Ferré (dont il voit encore la veuve lors de séjours en Toscane avec Yvy). Ses «potes» actuels? Léonil McCormick (Théâtre de La Valette), Renaud, Marc Moulin, Pierre Kroll,... «Je n'ai vraiment pas perdu au change! J'ai même gagné en indépendance», dit-il à leur propos en songeant à ses anciens «camarades» du PS effrayés par le franc-parler de Jean Guy.

L'heure a tourné, ce lundi-là, au quatrième étage de l'immeuble du couple Guily. Plusieurs dizaines de Belga sont parties en fumée. Les premiers verres de rouge ont fait leur apparition sur la table du salon. «J'ai fait mon possible pour les gens. Pour le peuple. Voilà ce que j'aimerais qu'on retienne de moi...», conclut-il.

Voilà un mois, à peine, il avait failli y passer. Et on se dit, en le quittant, qu'on a eu de la chance de passer ces heures en sa compagnie.

© La Libre Belgique 2004