Jean-Pierre de Launoit, l'homme de l'ombre

PAR NICOLAS BLANMONT Publié le - Mis à jour le

PORTRAIT

Il est sans doute peu de personnages en Belgique et même ailleurs dont le portrait pourrait trouver tout aussi naturellement sa place dans «La Libre Culture» que dans «La Libre Entreprise». Jean-Pierre de Launoit est de ceux-là. Côté pile, on l'a connu à la tête de GBL, de la Compagnie des Wagons-Lits, de la Royale Belge ou bien sûr de RTL-TVi. Côté face, il est depuis 1987 le président du Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique appellation officielle, alias CMIREB , mais aussi ceux qui fréquentent les salles d'opéra de Belgique et d'Europe croisent souvent sa haute silhouette d'échassier véritable amateur de musique et, particulièrement, d'art lyrique et de baroque. La tentation était dès lors forte en cette année de jubilé du Concours de rencontrer celui qui est en à la fois l'image et une des têtes pensantes, même si l'homme se veut plutôt discret et préfère qu'on s'intéresse aux artistes qu'il mène à la scène qu'à lui-même.

C'est incontestablement dans un environnement ouvert à la musique que naît Jean-Pierre de Launoit le 5 janvier 1935. «Ma mère aimait beaucoup la musique, et m'avait emmené au concert dès l'âge de quatre ans. J'étais membre des Jeunesses musicales, et je garde un souvenir intense d'un concert où Annie Fischer donna le troisième concerto de Beethoven sous la direction de Carl Schuricht. Je me souviens d'intenses émotions musicales avec des 78 tours que l'on remontait avec une manivelle: la cinquième symphonie de Schubert, ou justement ce troisième concerto pour piano de Beethoven.»

Comme il est d'usage pour les enfants de bonne famille, il apprend le piano, mais le délaissera peu à peu pour entreprendre des études que l'on qualifie généralement de sérieuses: docteur en droit et licencié en sciences économiques de l'UCL (avec la plus grande distinction précise son CV), il entreprendra une brillante carrière dans la finance et le monde économique. Il reste aujourd'hui président de Axa Royale Belge ainsi que du groupe RTL, qu'il préside depuis 25 ans: «Certains des programmes de RTL-TVi ne sont pas ce que je préfère, mais je suis heureux du succès de la chaîne; elle ne ferait pas vivre 800 personnes en faisant les programmes d'Arte. J'ai apporté certaines connotations, j'ai fait des compromis mais jamais de compromissions.» À titre personnel, le piano n'est pourtant pas totalement abandonné: «J'espère en rejouer quand je retomberai en enfance, mais je veux le refaire aussi sérieusement que possible.»

Et quand retombera-t-il en enfance? Rien de planifié actuellement, de Launoit n'envisageant pas de passer la main pour le moment. Et même si son père Paul de Launoit fut un des fondateurs du Concours, en assumant la présidence jusqu'en 1978, et fut aussi à la base de la création de la Chapelle Reine Elisabeth, édifiée sur un terrain dont il avait fait don à cet effet, ne dites pas à Jean-Pierre de Launoit que le CMIREB est une affaire de famille: «Le Baron Paelinck fut président de 1978 à 1987 et, si mon fils Yvan m'aide de façon très concrète et efficace en siégeant au comité exécutif, il est tellement absorbé par sa vie professionnelle et familiale que je n'imagine pas qu'il puisse en faire plus que ce qu'il fait déjà.»

De Launoit lui-même ne semble jamais avoir eu trop de difficultés à en faire plus: «Ceux qui disent «non» ne sont pas les plus occupés. Ceux qui sont les plus occupés trouvent toujours du temps à distraire pour les choses auxquelles ils croient. La vie professionnelle est une chose, mais ce qui transcende le temps est ce qui touche aux domaines de l'art et de la science. Dans le politique et l'économique, il y a des bouleversements; dans l'art et la science, il y a la pérennité. C'est l'art et la science qui resteront dans cinquante ans.»

De ces cinquante années de Concours dont plus de trente avec des responsabilités, puisqu'il entra dans l'équipe en 1968 , l'homme garde pas mal de souvenirs émus. «Léon Fleisher, d'abord. J'étais présent quand il a gagné en 1952 avec le premier concerto de Brahms, et je le vois encore, les bras ballants à côté du piano, se tournant vers l'orchestre pour l'encourager. Le fait qu'il soit revenu plus de quarante ans plus tard pour réinterpréter le même concerto, après avoir été paralysé de la main droite plusieurs dizaines d'années, fut un moment exceptionnel. Les trois premiers lauréats de 1991, ensuite, venus donner ensemble une romance de Rachmaninov lors du concert de clôture. Ou ce morceau composé par un lauréat à la Chapelle et que les douze finalistes jouèrent ensemble.»

Ce dont il est le plus fier? «Le concours de chant. C'est une idée que j'avais depuis longtemps, et qui a pu être réalisée grâce à Gerard Mortier et José Van Dam. Il a fallu surmonter des difficultés considérables, parce qu'il fallait repenser la forme, mais c'est une réussite dont je me réjouis. Le dernier concours de chant est celui qui a eu le plus de succès, avec le rayonnement public le plus large. Le reste existait déjà avant moi.»

Côté regrets? Même chose, ou presque: «Qu'on n'ait pas pu organiser le concours de chant plus tôt. Mais nous sommes une petite équipe; trois ou quatre personnes, c'est peu au regard d'une organisation qui doit gérer des problèmes beaucoup plus complexes qu'il y a cinquante ans. On pourrait créer un concours de chef, ou un concours de violoncelle, mais il n'est pas illégitime de souffler une année sur quatre. Cela permet de réfléchir aux évolutions.»

D'autres y réfléchissent aussi: «Depuis 36 ans, la reine Fabiola a repris le flambeau de la reine Elisabeth. C'est elle, par exemple, qui a suggéré de réduire de douze à six le nombre de lauréats proclamés, pour éviter des places qui pouvaient être ressenties par les derniers comme déshonorantes.»

© La Libre Belgique 2001

PAR NICOLAS BLANMONT

RECO llb_sb_1

RECO llb_sb_2

RECO LlbSb3

RECO llb_sb_4

RECO llb_sb_5

RECO llb_sb_6