L’avenir féminin du Burkina rural

Séverine Dieudonné Publié le - Mis à jour le

Le voyage se fait sous une chaleur moite. Cinq heures de routes chaotiques, bordées de cases décrépites et de baobabs vieux de cinq siècles, pour rejoindre Gaoua, dans le sud-ouest du Burkina Faso. La ville est perdue à quelque 400 km de Ouagadougou, la capitale, mais une femme atypique, pleine d’énergie, a su la replacer sur la carte du développement durable.

Voilà vingt ans, Ini Inkouraba Youl Damien a créé l’Association pour la promotion féminine de Gaoua (APFG). Aujourd’hui forte de ses quatre cents membres, la structure s’active dans une cinquantaine de villages alentour, avec un double objectif : l’émancipation des femmes de la région et la préservation de l’environnement local. "A l’origine, notre engagement était surtout d’améliorer la condition féminine dans un contexte rural difficile" , explique Ini Damien dans son traditionnel boubou rose. Faire de ses consœurs des actrices du changement social dans leurs communautés n’était pas un combat gagné d’avance. Face au machisme et aux obstacles socioculturels, "il a fallu se battre, surtout contre les hommes" .

Elle-même issue d’une famille polygame, Ini Damien met en place des formations et réunit ses consœurs au sein de l’APFG, pour faire changer les choses et les esprits. Elle leur fait prendre conscience de leurs atouts, de leur potentiel en termes de création de richesses, quand leur environnement les réduit au second plan. Yeri Sali, une femme de Gaoua maltraitée par son mari et séparée de ses enfants, trouve ainsi un refuge à l’APFG. "L’association m’a beaucoup aidé. Jusqu’à mes 35 ans, je ne savais pas lire. Désormais, j’enseigne la lecture et l’écriture aux autres membres de l’APFG."

Pour Ini Damien, qui s’estime privilégiée, partager ses connaissances avec ces femmes est une victoire dans un pays à fort taux d’alphabétisation, mais où les communautés rurales sont souvent tenues à l’écart.

Pour les villageois de la région de Gaoua, l’APFG est une petite révolution. Grâce à l’alphabétisation générale et aux initiatives d’Ini Damien pour développer l’entreprenariat local, de plus en plus de femmes jouissent d’une autonomie financière vis-à-vis de leur mari.

L’Association a instauré diverses activités au sein des villages, toutes placées sous la responsabilité de femmes : fabrication de savon à base de karité à la vannerie, poterie, teinture, production de dolo - une boisson alcoolisée à base de sorgho rouge, très prisée dans cette région du Burkina Faso. Un développement endogène, qui vise la transformation de produits locaux.

Forte de ses succès, Ini Damien décide d’aller plus loin. Avec son équipe, elle s’attache à vulgariser les problématiques environnementales, qui touchent aussi leurs villages. Les milliers d’hectares de forêt qui disparaissent chaque année dans la région en sont un bon exemple. L’APFG s’est donc lancée dans une lutte contre la coupe abusive de bois : le bois de chauffe communément utilisé par les femmes pour cuisiner est ainsi remplacé par des foyers améliorés en céramique et en terre, une sorte de four écologique. Aux femmes qui choisissent de se passer de charbon, Ini Damien accorde des crédits de gaz.

Avec des associations amies du Mali et du Sénégal, Ini Damien se lance dans le projet Aliniha ( voir encadré ), qui encourage les femmes à devenir "leaders d’un développement durable" . Par ce biais, un microcrédit leur est octroyé, accompagné d’une mission simple : prendre soin de trois plants d’arbre. Depuis lors, à Gaoua, les pépinières et les espaces verts n’ont jamais été aussi nombreux. Récemment, deux membres leaders de l’APFG ont aussi pu suivre une formation de six mois en Inde sur l’énergie solaire. De retour au pays, elles ont contribué à l’électrification de deux cents ménages.

L’Association est par ailleurs en première ligne dans la campagne de lutte contre le sida et l’excision, une pratique très répandue en Afrique de l’Ouest, mais désormais en net recul au Burkina Faso. L’APFG intervient en appoint, en menant des campagnes de sensibilisation et en aidant les exciseuses à se reconvertir en vue de trouver d’autres moyens de gagner leur pain. Un combat de plus pour Ini Damien. L’objectif de cette femme charismatique ? Faire de ces évolutions un modèle pour toute l’Afrique.

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