Évocation

Nous avons annoncé dans nos dernières éditions, la mort à 74 ans, en Suisse, de Marc Liebens, qui révolutionna le théâtre en Belgique et influença toute une génération de metteurs en scène qu’on a appelée "le jeune théâtre". Nous y revenons avec, d’abord, le témoignage de Philippe Sireuil : "J’ai rencontré Marc Liebens en 1973 au théâtre du Parvis qu’il avait créé avec Jean Lefébure. C’était l’expérience la plus forte qu’on ait faite en Belgique francophone. Durant les 3 ou 4 saisons que dura ce théâtre, il fut un élément de référence essentiel pour beaucoup de gens et pour moi en particulier. C’était une autre manière de concevoir le théâtre et sa pratique, en rupture avec l’esprit du National alors. Il fit venir Louvet, Hénaux, Van Kessel. Puis il créa l’Ensemble Théâtral mobile avec sa compagne d’alors, Janine Patrick, Piemme et Louvet, entre autres. J’ai été fort marqué par ses spectacles mais aussi par son positionnement idéologique. Il était un formidable découvreur de textes, d’Heiner Müller à Pasolini. Il avait des grilles de lectures brechtiennes et marxistes. Il pouvait donner du temps à l’expérimentation et à la répétition. Il fut aussi le premier à signer une convention avec les syndicats pour protéger les droits de la profession."

Louvet, Piemme, Michèle Fabien qui fut sa compagne et dont il a repris récemment en Suisse le formidable Jocaste, "il s’est toujours entouré aussi d’auteurs de notre Communauté. Plus qu’un père, Mac Liebens qui avait 14 ans de plus que moi, était plutôt un grand frère à qui me liait une affection mutuelle et forte". Son passage au Marni et ses tristes tribulations avec le ministre Richard Miller sont, pour Sireuil, "emblématiques de ce que la Communauté peut faire de ses créateurs. On ne peut pas dire qu’il fut soutenu par les pouvoirs publics ! Il restait pourtant une référence pour la jeune génération par son exigence fondamentale, ses rapports à la littérature, son exigence vis-à-vis des acteurs jusqu’à créer des ruptures. Le dernier à avoir programmé Marc Liebens fut Michel Kacenlenbogen au Public. Il avait refait sa vie en Suisse, il travail la au Vidy Lausanne et puis au Grütli. Il laisse une compagne et une petite fille de 8 ans".

Son ami et écrivain Marc Quaghebeur nous a envoyé son témoignage : "Liebens fut le rénovateur du théâtre belge de langue française. Dès le début des années septante, l’expérience du Théâtre du Parvis y injecta un souffle nouveau. Dès cette époque aussi, les embusqués ne manquèrent pas de tenter de piéger et de mettre à l’écart celui qui posait des questions dérangeantes et croyait aussi bien au Verbe qu’à la Forme. L’aventure de l’Ensemble théâtral mobile, en Belgique et hors Belgique, la création de la collection Didascalies, l’invention tragique du Marni, tous projets menés avec Michèle Fabien, la carrière suisse après la disparition de celle-ci en 1999 ne cessèrent d’approfondir les questions et les certitudes qui le taraudaient. Interroger l’histoire de ce temps; rappeler les pouvoirs de l’écriture à la scène; dégager l’espace scénique des effets pour l’approcher de l’épure et laisser aux acteurs le plein déploiement de la voix et du corps furent ses paris. Janine Patrick et Nathalie Cornet ont incarné à la perfection cette esthétique qui était unique. Marc Liebens savait que la clé du théâtre n’est pas le vérisme; qu’il est une re-création par la voix d’un enjeu majeur que lui seul peut donner à voir. La distanciation qu’il pratiquait n’était pas brechtienne. Elle passait par une appréhension abstraite-concrète du texte, afin de le faire advenir sur la scène comme une remise en jeu de l’Histoire et des destins."