La belle forêt colorée de Daniel Buren

Guy Duplat, envoyé spécial à Paris Publié le - Mis à jour le

A son tour, Daniel Buren s’est confronté à l’énorme cathédrale de verre que représente la nef du Grand Palais à Paris. Après Anish Kapoor l’an dernier et sa gigantesque forme rose et utérine, Daniel Buren est jusqu’au 21 juin l’invité de Monumenta. Il succède aussi à Kiefer, Serra et Boltanski dans un exercice formidablement fécond. Il faut chaque fois trouver une manière d’habiter cet espace phénoménal gorgé de lumière.

Chaque année, c’est une expérience singulière de pénétrer dans un tel lieu qu’un artiste contemporain occupe avec plus ou moins de bonheur car l’exercice est très risqué.

Daniel Buren a exigé qu’on change l’entrée dans la nef. Il ne voulait pas de l’entrée habituelle qu’il trouve laide, riquiqui et qui a le tort de déboucher d’emblée au milieu de la nef. "On ne pénètre pas dans une cathédrale en débouchant directement sur le chœur", dit-il. Il a choisi (c’est une première) de faire entrer le public par le nord, par une petite entrée où on arrive après un "tunnel" qui débute en face de la station de métro. Son objectif : faire "sentir le lieu". "L’aspect vraiment frappant est l’atmosphère qui y règne, sa légèreté, cette impression que l’on ressent d’être dehors alors qu’on est dedans. L’esprit du lieu, c’est le soleil, la lumière."

Mais comment faire sentir l’espace et la lumière ? Après de nombreux essais et études menés avec son ami l’architecte Patrick Bouchain, il a choisi, pour cette œuvre qu’il appelle "Excentrique(s)", de couvrir toute la surface du sol, à 3 m de haut (la hauteur varie de 2,5 à 2,9 m), de grands cercles colorés. Il a employé un algorithme que les Arabes utilisaient en Espagne pour les carrelages, pour "couvrir" au maximum une surface uniquement par des cercles.

Quand on débouche au nord de la grande nef, on aperçoit une forêt de 1 300 poteaux métalliques (noir et blanc, c’est la seule et très discrète allusion à ses célèbres rayures de 8,7 cm). Cette forêt supporte 377 cercles faits de films plastiques colorés et tendus : 95 de couleur bleue, 94 jaunes, 94 orangés et 94 verts, d’un diamètre variant entre 2 m et 6,5 m. Ces quatre couleurs étaient les seules qu’on pouvait trouver sur le marché pour ce type de film. En tout, le dispositif couvre 8 500 mètres carrés.

On marche dans cet espace rabaissé comme dans un sous-bois entre les troncs d’arbres, sous la canopée qui laisse passer et qui colore la lumière. Les ombres font des "flaques" colorées. C’est, bien entendu, quand le soleil est là que la "forêt" est la plus belle. Sous ses pieds, on voit danser les couleurs. Quand un nuage passe dans le ciel, tout se perturbe. En soirée, le spectacle change totalement car alors, Buren utilise une lumière artificielle, un faux soleil fait de spots placés sur la voûte de verre. L’idéal est de voir l’œuvre une fois en journée, par beau temps, et une fois en soirée. A déambuler ainsi, on croirait aussi se retrouver dans la mosquée de Cordoue avec sa forêt de colonnes mauresques et avec, près des murs, les reflets colorés des vitraux. Les couleurs, une constante dans l’œuvre de Buren, sont là pour donner forme à la lumière.

Pour sentir l’espace, il faut encore marcher un peu jusqu’à déboucher au centre de la nef sur une "clairière". Le plafond de cercles colorés a brusquement disparu et la hauteur majestueuse de la nef (35 m) apparaît pleinement. La clairière a exactement la forme circulaire du dôme principal de la nef. Buren explique : "Cet espace soudainement ‘vide’ comparé à celui quelque peu encombré que le visiteur vient de traverser, devrait lui faire prendre conscience, en ‘l’aspirant’ soudainement vers le haut, du côté spatial de l’édifice et du volume d’air, de clarté et de lumière qui l’habite. La coupole devient alors comme une énorme sphère, sorte de ballon dirigeable qui s’élèverait tout à coup librement vers le ciel, sorte d’appel d’air irrésistible, en contraste avec tout le reste du dispositif surbaissé."

Sur le dôme, en haut de la nef, il a disposé un damier de films bleutés. Sur le sol de la clairière, il y a neuf grands miroirs circulaires sur lesquels les visiteurs peuvent marcher et être pris de vertige, comme suspendus entre la hauteur de la nef et leur reflet plongeant à 35 m sous eux.

Au-delà de la clairière, le "sous-bois", reprend avec la forêt de poteaux et de cercles colorés. Intégrés parfaitement à cette forêt, Buren a placé l’inévitable "bookshop" et la "cafétéria" qui propose le café dans des tasses signées Buren.

L’œuvre est donc ludique et devrait ravir les amateurs de photos souvenirs qui peuvent se prendre sous le toit coloré ou dans le miroir vertigineux. Elle est plus "décorative" que les sombres et impressionnantes installations de Kiefer et Boltanski ou que le minimalisme splendide de Richard Serra. Même si on n’y trouve plus le radicalisme conceptuel des débuts de Buren, ça reste du Buren "pur jus". L’œuvre est "in situ", elle n’existe que pour ce lieu. Elle sera totalement détruite ensuite. Buren refuse l’idée d’une "soi-disant" autonomie de l’art avec des œuvres qui pourraient agir de la même manière quel que soit le lieu où on les place. Pour lui, l’œuvre influe sur l’espace dans laquelle elle est, et réciproquement. Elle est indissociable de l’espace où on l’a mise. Buren remplit donc parfaitement le contrat proposé : il donne à voir, de manière unique et neuve, cet espace merveilleux de la nef. Et il fait sentir les jeux de lumière qui passent par les grandes verrières et qui se transforment, comme à travers un prisme, dans ce parterre de cercles colorés. Il faut essayer de voir l’œuvre aussi d’en haut car elle devient alors un carrelage géant, coloré et flamboyant. Travailler "in situ" c’est, pour Buren, dévoiler les caractéristiques insoupçonnées d’un lieu.

Il a ajouté à son œuvre le son, sous forme d’un dispositif sophistiqué de haut-parleurs hautement directionnels qui surprennent le visiteur de temps en temps comme un murmure à leurs oreilles. On y entend une bande-son qui répète les noms des couleurs des "cercles" et les chiffres dans une quarantaine de langues.

De tout cela, "il restera les photos souvenirs des visiteurs et j’espère, un souvenir inscrit à jamais dans la mémoire de quelques-uns", dit Buren. Il est le premier artiste à avoir demandé à être payé pour cette œuvre dans le Grand Palais (curieusement, les autres devaient chercher ailleurs le financement). Car il estime "insupportable la propension de certaines biennales à inviter des artistes à condition que ce soient eux qui financent l’œuvre" . Il fait remarquer que, contrairement à d’autres, il ne pourra pas revendre l’œuvre ensuite. Par définition. Mais il ajoute finement que lui au moins n’a pas eu besoin d’un commissaire. L’œuvre est donc payée par des sponsors.

L’an prochain, ce sera au tour du couple russe, exilé depuis longtemps à New York, Ilya et Emilia Kabakov, d’imaginer comment occuper le Grand Palais, un couple d’artistes conceptuels habitués aux grandes installations qui changent un espace.

Daniel Buren au Grand Palais, jusqu’au 21 juin, tous les jours sauf le mardi. Les lundi et mercredi, de 10h à 19h, les autres jours, de 10 h à minuit. www.monumenta.com Avec Thalys, Paris est à 1h20 de Bruxelles, 24 trajets par jour

Publicité clickBoxBanner