Analyse

L

es chiffres que nous avons publiés sur les économies dans la culture pour 2013 continuent à faire du bruit ("La Libre" des 12 et 14-11). Si les budgets "arts de la scène" seront amputés de 1% en 2013, passant de 91,916 millions d’euros en 2012 à 90,987 millions en 2013, un poste a particulièrement frappé : la baisse de 45% des subsides pour l’aide aux projets théâtraux (CAPT), qui permet l’engagement de centaines d’acteurs, metteurs en scène, etc., une aide qui finance des projets qui ne sont pas liés à des institutions sous contrat-programme. Le budget pour ces aides atteignait 1,29 million en 2000 mais n’a jamais été indexé depuis. Pour 2013, la ministre francophone de la Culture, Fadila Laanan (PS), annonce qu’il tombera à 700 000 euros seulement.

De nouvelles réactions sont à noter. Lors de son assemblée générale du 12 novembre, la "Conpeas" (Concertation Permanente des employeurs des Arts de la Scène en Fédération Wallonie-Bruxelles, qui regroupe des grandes institutions comme le Théâtre National, le Manège.mons, le Rideau, le Varia, le Poche, etc.) a réagi aux mesures visant les aides à la création (aides non-récurrentes) dans les secteurs du théâtre et de la danse. Une réaction à épingler car on aurait pu croire que ces institutions, dont les contrats-programmes ont été intégralement maintenus (même s’ils ne sont pas indexés), seraient rassurées. Or, la Conpeas "rappelle que le secteur de la création, comme tout secteur artistique, est générateur d’emplois directs et indirects et que la subvention n’est pas une dépense, mais un investissement nécessaire à la préservation d’une société démocratique et à dimension humaine. Elle souligne en outre que dans le cas des aides aux projets, les subventions accordées servent pour une large part à établir des contrats de travail à durée déterminée pour des artistes et techniciens aux statuts fragiles et qui font malheureusement souvent l’objet de tracasseries de la part de l’Onem". Elle a dès lors adressé une lettre à chacun des ministres du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles demandant d’ouvrir un dialogue destiné à reconsidérer ces mesures.

Rappelons que le président du conseil de l’aide aux projets théâtraux (CAPT), Alexandre Caputo, avait déjà écrit à la ministre pour lui dire : "Il paraît essentiel, dans la juste répartition des économies, de préserver au maximum l’emploi artistique (les contrats à durée déterminée) et de ne pas faire peser un effort disproportionné sur les seuls artistes. C’est pourquoi le CAPT plaide pour que des économies puissent être envisagées sur des postes qui affecteraient de manière moins radicale la création et l’emploi artistique déjà fragilisés. Il serait par exemple difficilement compréhensible que certains contrats-programmes ou conventions non essentiels, et dont la part artistique est faible, ne soient aucunement inquiétés alors que la diminution annoncée de 45 % de l’aide aux projets conduirait à une paupérisation de nombre de nos artistes."

Samedi, une réunion de protestation contre les réductions des budgets culturels en 2013 s’est tenue à l’Abbaye de Forest, rapporte l’agence Belga. Une lettre refusant "catégoriquement" ces coupes annoncées dans les aides octroyées à la CAPT va être envoyée à la ministre Laanan, ont fait savoir les travailleurs des secteurs culturels. Une pétition va également être lancée. Elle serait déjà soutenue par les 60 porteurs de projets qui jouissent des aides de la CAPT depuis 2009. Pour les travailleurs du spectacle, réduire encore le budget est "grave. C’est la mort annoncée de nombreux emplois déjà trop souvent précarisés", expliquait Christian Masai, secrétaire fédéral du Setca. Une action est également organisée ce mardi à 13 h 30 devant le cabinet de la ministre de la Culture par tous les bénéficiaires des subsides de la CAPT depuis 2009. Par ailleurs, le président de la CAPT rencontrera la ministre le 22 novembre. "La finalité des travailleurs du spectacle n’est pas de se protéger à travers des allocations de chômage mais de pouvoir exercer leurs métiers dans des espaces de production artistique soutenus de façon adéquate par la Fédération Wallonie-Bruxelles", concluait le Setca.

Ce week-end, une intéressante analyse paraissait dans "Le Monde" sur la situation budgétaire de la culture en France, bien plus sévère encore que chez nous (et ne parlons pas des coupes énormes dans la culture en Italie, Portugal, Espagne, Grèce, Pays-Bas, etc.). Le budget 2013 de la culture en France sera en baisse de 3,2 %, en désaccord avec les promesses de François Hollande de "sanctuariser la culture". "Nous aurions fait la même chose, que nous nous serions fait exploser la tête", a dit Renaud Donnedieu de Vabres, ancien ministre de la Culture sous Chirac. L’analyse notait que c’était la plus forte baisse dans la culture depuis 30 ans. Jadis, la culture était exemptée d’économies avec la recherche, l’emploi et la formation. Aujourd’hui, la culture en France n’est plus dans les exceptions alors que la justice et la sécurité y sont entrés (en Belgique, Fadila Laanan aussi souligne que la culture doit économiser comme les autres départements). Emmanuel Wallon, professeur de sociologie à l’université Paris Ouest - Nanterre, dit du PS français : "Le parti socialiste ne croit plus à la nécessité de protéger la dimension symbolique de la culture, sa capacité à faire rêver." Privilégiant à la place les "industries culturelles". Dur.