«Belga ingrata, non possidebis ossa mea»- Ingrate Belgique, tu n'auras pas mes os. Ainsi s'exprima, en paraphrasant Scipion, le gouverneur militaire de la Belgique et du Nord de la France, le général Alexander von Falkenhausen, en quittant notre royaume en 1951, après y avoir purgé sept années de prison. Il faut dire qu'en tant qu'opposant déclaré au régime nazi - il fut emprisonné en Allemagne lors de la répression consécutive à l'attentat manqué contre Hitler le 20 juillet 1944 - Falkenhausen s'attendait à être gracié par la justice belge. Ce n'est qu'en menaçant d'interjeter appel (et de faire au passage des déclarations «gênantes») qu'il fut libéré avant le terme de sa peine initialement fixée à douze années de travaux forcés...

Rétroactes: en juin 1909, le château de Seneffe fut acquis - pour la somme de 900000 francs - par Franz Philippson, un riche banquier et homme d'affaires dont le père était un apôtre renommé du judaïsme. En 1939, les héritiers de Franz Philippson - sentant l'oignon - quittèrent Seneffe et la Belgique. Aux prémices de la guerre, Seneffe fut d'abord désigné comme lieu de récréation pour officiers allemands, projet qui fut sévèrement rejeté par le géneral von Falkenhausen, gouverneur militaire de la Belgique occupée, qui décida d'y établir sa résidence de week-end - son bureau de fonction étant sis Place Royale à Bruxelles. «Trouvait-il cette résidence à son goût? C'est vrai qu'il aimait les belles choses... D'autres disent qu'il voulait simplement protéger des biens juifs... ? Toujours est-il que le général s'installa dans un pavillon voisin, plus pratique, réservant le château pour les réceptions», notait Xavier Duquenne, historien du château de Seneffe. Mais quel homme était donc Alexander von Falkenhausen? «Il appartenait à une famille de noblesse militaire, remontant au XVIIIe , au margrave Carl von Brandenburg-Ansbach; il était cousin du général du même nom, celui-ci ayant succédé en 1917 à von Bissing, gouverneur général de la Belgique occupée de l'époque. Entré aux Cadets à l'âge de 12 ans, von Falkenhausen était un officier racé qui dirigea l'Ecole d'infanterie de Dresde. Un temps conseillé militaire de Tchang-Kaï-Chek, sa culture était cosmopolite et imprégnée de la sagesse chinoise.» La Belgique occupée n'avait donc pas à se plaindre de «son» gouverneur militaire... «von Falkenhausen était assujetti aux directives de Berlin... Ceci dit par rapport à Arthur Seyss, qui officiait aux Pays-Bas- qui sera condamné à mort lors du procès de Nuremberg -, Falkenhausen pourrait passer pour un enfant de choeur. Ainsi, durant la guerre, l'économie belge tourna au ralenti, pour maintenir l'outil, certes, mais également pour que les chômeurs ne soient pas déportés en Allemagne. Beaucoup de personnes de l'époque lui doivent des remises de peine voire la libération. C'est largement grâce à lui que les rigueurs du régime allemand furent très sensiblement limitées en Belgique.»

Pourquoi cette «largesse» ? «Déjà bien avant la guerre, Falkenhausen avait pris position contre le nazisme en vertus de principes moraux encore affermis par l'assassinat de son frère par les nazis en 1934 mais sans doute aussi par une réticence nobiliaire à l'égard de la promotion des masses annoncée par ceux-ci...» A Bruxelles mais également à Seneffe, on conspira sec contre Hitler: «Falkenhausen fut pressenti par certains conjurés pour faire partie du nouveau gouvernement, il fut même question de le désigner chancelier du régime intérimaire... Si Falkenhausen était fortement suspecté par Berlin dont il entravait régulièrement les ordres, ce n'est cependant que le 14 juillet 1944 qu'il fut démis de ses fonctions par Hitler. Pourquoi après tant de temps? Tout simplement parce que la qualité de son gouvernorat faisait impression et qu'il jouissait d'un prestige considérable au sein de l'armée et auprès de certains dignitaires gouvernementaux. Destitué, il se retira à Seneffe avant d'être rappelé à Berlin et emprisonné dans les pires conditions.» La suite, on la connaît...

Si le château de Seneffe est à ce titre un lieu de mémoire, le domaine est aujourd'hui bien vivace puisqu'il abrite depuis une décennie le Musée de l'orfèvrerie de la Communauté française. Du point de vue de son architecture, cette résidence de plaisance construite entre 1763 et 1768 par le Comte Julien Depestre en impose par sa drève bien soignée, sa cour intérieure épurée, ses galeries, son théâtre, son orangerie... Le tout trônant dans un parc de 22 hectares dont l'ouverture au public est programmée pour avril 2005.

Asbl Domaine du Château de Seneffe: rue Lucien Plasman, 7-9 à 7180 Seneffe. Tél.: 064.55.69.13.

E-mailchateaudeseneffe@hotmail.com

© La Libre Belgique 2004