Parce que la Belgique francophone, dit-on, danse sur un volcan linguistique, aux confins les plus sensibles du territoire de langue romane, le souci de la grammaire y fut toujours élevé au rang d’art majeur. Ainsi du moins s’expliquerait la fertilité de la terre wallonne en grammairiens de renom international.

Chef de file de ce courant mâtiné de rigueur et de souplesse, Maurice Grevisse le fut sans conteste. Il était l’auteur, il y a 75 ans, d’un "Bon usage" qui ne connut pas d’emblée la gloire. Refusé d’abord par l’éditeur namurois de manuels scolaires qui le lui avait commandé, puis par d’autres maisons belges, le manuscrit, un moment oublié, émergea finalement en 1936 chez Jules Duculot, à Gembloux. Par l’heureuse entremise, faut-il le dire, d’un jeune professeur de l’Université de Liège, Fernand Desonay, qui fut d’un conseil éclairé. Dans une lettre fort instruite qu’il vient de rédiger à la faveur de l’anniversaire du magnifique outil, André Goosse, gendre et dauphin de M. Grevisse (Rulles, 1895 - La Louvière, 1980), nous explique que la France elle-même n’avait en ce temps-là rien d’autre à offrir au public que " des répertoires de fautes fondés sur une logique étriquée et sur un conservatisme figé (parfois depuis le XVIIe siècle), dont le dictionnaire de l’Académie française était l’organe officiel ". Publiant dans un premier temps son "Bon usage" en concordance avec ledit dictionnaire, M. Grevisse cessa bientôt de s’y référer, constatant au contraire qu’il était le plus souvent en discordance avec lui, s’appuyant en effet sur un usage réel qu’il observait notamment sous la plume des écrivains, académiciens compris.

Ce fut André Gide qui, dès 1947, avant Georges Brassens ou François Mitterrand, assura la publicité quasi définitive de la grammaire belge, vantant les mérites de M. Grevisse dans une série d’articles parus dans le "Littéraire", supplément du "Figaro". Gide se garda toutefois de révéler la nationalité du grammairien, pour mieux le protéger de l’esprit de clocher qui distinguait ses propres compatriotes ! En cet automne 2011, "Le bon usage" célèbre donc ses 75 ans en même temps que sa 15e édition.

A l’édition papier, toujours gaillarde et vaillante, s’ajoute désormais une toute nouvelle version électronique, distribuée sur un site interactif et intuitif totalement rénové, puissant moteur de recherche. A chacun de préférer la sensualité de l’une ou de l’autre, bien qu’une formule couplée offre pour 99 euros une version imprimée et un an d’abonnement électronique. Probablement le maître choix, sachant que la "bible" de papier coûte elle-même 89 euros. Plus que par le prix, cependant, laissons-nous émouvoir par les quelque 2 500 auteurs cités. Les auteurs classiques, si loin soient-ils de l’usage actuel pour pouvoir le représenter, demeurent abondamment cités par le "Grevisse-Goosse". Or, il en va aussi de l’amour de la langue que de savoir comment l’on parlait et écrivait avant nous.

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