La production qui s'ouvre demain à la Monnaie associe une opérette de Jacques Offenbach, "Monsieur Choufleuri restera chez lui", et la création d'un nouvel opéra, "L'Uomo dal fiore in bocca" (littéralement : L'homme à la fleur en bouche), du compositeur belge Luc Brewaeys. La pièce originale de cet opéra est un court chef-d'oeuvre de Luigi Pirandello. La "fleur à la bouche" est un épithéliome, un méchant cancer qui annonce la mort à celui qui le porte. Tout se passe dans une gare, la nuit, entre un brave bourgeois ("un pacifico avventore") qui a raté son dernier train, un homme en révolte refusant de rentrer chez lui, et une femme, ombre protectrice et muette du malade en cavale.

De la musique avant tout

Luc Brewaeys, qui n'est pas l'homme à s'épancher (il serait plutôt laconique), nous a quand même confié qu'il avait été particulièrement sensible au sujet pour avoir subi lui-même une opération à coeur ouvert, il y a 5 ans, "mais le reste ne concerne que moi, je sais ce que je pense sur la mort, je n'ai pas à le faire savoir au public. Dans cette affaire, je suis le compositeur, et même s'il s'agit d'un drame psychologique, un opéra est avant tout de la musique". Brewaeys est un immense symphoniste - il a choisi de composer par fascination pour le grand orchestre à une époque où celui-ci était laissé pour mort -, il a donc fait de l'orchestre un personnage à part entière en confiant même au tuba le rôle d'alter ego de l'Uomo. "Quant à la partie chantée, j'ai eu le souci de bien faire comprendre le texte, l'écriture vocale est très claire et proche du rythme parlé."

Comme souvent chez Pirandello, le burlesque, l'humour et la tendresse font partie du climat dramatique, et Brewaeys ne les a pas évacués : "Pour conserver l'ambiguïté de la pièce, j'ai, par exemple, pimenté un peu mes accords et Frédéric (Dussenne) me dit que le résultat est assez comique. J'ai aussi introduit quelques nouveautés dans mon type d'écriture : l'opéra s'ouvre sur onze minutes de musique rapide, ça ne m'était jamais arrivé, l'idée m'est pourtant venue tout de suite, tout comme la fin de l'opéra; pour tout le reste, il a suffi de remplir les cases. Ça m'a coûté 365 jours de travail et cinq kilos (supplémentaires, j'avais déjà beaucoup maigri avant)." Le rôle de l'épouse est un rôle muet mais Brewaeys a choisi de lui octroyer trois voix de femme, chantées dans la fosse, à la fois l'expression intérieure de l'épouse et le choeur antique "traité de façon assez madrigalesque".

"On sait que l'Uomo va mourir - comme vous et moi - mais sans doute plus vite qu'un autre et on ne sait pas s'il accepte cette mort ou non, la révolte et la résignation se bousculent en lui... Mais la fin est ouverte et, de mon côté, je l'ai voulue assez lumineuse."

Des liens inattendus

Le contraste entre les deux pièces n'a pas fait reculer Frédéric Dussenne (dont c'est la première "grande" mise en scène à la Monnaie...) : à quelques jours de la première, même s'il n'a pas encore tout résolu, le metteur en scène rayonne d'enthousiasme, soutenu dans sa belle ardeur par Patrick Davin qui assure la direction musicale. "C'est une pièce splendide dans laquelle on retrouve les thèmes chers à des Proust ou des Koltes : ce n'est que trop tard que la saveur de la vie apparaît, comme si le bonheur ne pouvait se savourer qu'au passé. C'est une pièce sur la mort, sans doute, mais surtout sur le prix de la vie. Le texte est très dense et Luc a magnifiquement écrit pour la voix avec cette idée sublime d'introduire le tuba comme une sorte de respiration (bienvenue) au sein d'une matière orchestrale somptueuse."

Quant à "Choufleuri", Dussenne est tout aussi emballé, "mais qu'on ne rigole pas : entre les deux opéras, il n'existe aucun lien, sauf, à bien y réfléchir, les rôles joués par Yves Saelens d'un côté et de l'autre, je vous laisse les découvrir... Et peut-être un caractère moliéresque commun fait d'ironie et de tendresse (pas comme un méchant Marivaux)."

Cette double production exceptionnelle prend place à l'affiche la veille du dernier jour de représentation de "L'Ange de feu" de Prokofiev, "ce qui n'a pas facilité les répétitions ni l'implantation du décor...", mais les maîtres d'oeuvres sont confiants...

Notons encore qu'à l'exception de Davide Daminani (l'Uomo), les distributions, partiellement communes, sont confiées à une nouvelle et talentueuse génération de chanteurs belges - en tête desquels Yves Saelens, Hendrickje Van Kerkhove et Lionel Lhote -, avec en special guest, le fabuleux Michel Trempont (Monsieur Choufleuri).

La Monnaie, le 9, 11, 13, 14 février à 20h (15h le dimanche)- 070233939 - www.lamonnaie.be