Entretien

Tout est rencontre, métissage, chez la chanteuse Laïla Amezian. De parents marocains, elle est née à Anvers et a grandi à Bruxelles. Son parcours artistique vogue entre musiques arabes, andalouses, jazz, chanson française, poésie, electro-world ou encore répertoire jeune public (elle a tenu le rôle de Lili dans "Lili&les Déménageurs" en remplacement de Marie-Rose Mayele). Son très bel album "TriOde", chanté en arabe et en anglais, compile ces expériences multiples et y ajoute quelques perles, dont un extrait du "Cantique des Cantiques". Le tout est (re)visité en formule trio. Laïla Amezian est entourée de deux talentueux musiciens, comme elle, sans frontières : le batteur-percussionniste Stephan Pougin et la violoncelliste Anja Naucler. En fil conducteur de cet opus arabo-jazz-classique envoûtant et étonnamment cohérent : le chant fluide de Laïla Amezian. Au Festival d’Art de Huy ce dimanche (lire ci-contre), sa "TriOde" se fait quatuor, en invitant Laurent Blondiau (trompette, bugle).

Comment êtes-vous venue à la musique ?

Je n’ai pas de formation musicale à proprement parler. Je viens de la tradition orale. Ma maman est une femme qui adore la musique. A la maison, ça chantait tout le temps, j’ai été bercée par cela. La musique est très présente dans ma famille. Mon grand-oncle avait un orchestre de musique arabo-andalouse à Tanger.

Parlez-nous de ces chants…

C’étaient des chants de femmes, qui parlaient du quotidien, de leurs misères, de leurs joies, accompagnés par des percussions. Plutôt de la tradition chaâbi, qui veut dire populaire, littéralement. J’avais commencé des études à l’université, mais je ne les ai pas terminées : la musique s’est mise sur ma route et est finalement devenue essentielle. J’ai d’abord fait des chœurs dans des groupes, puis j’ai pris des cours de chant, un an d’interprétation aux Ateliers de la chanson, avec Claude Semal - un poète ! -, de l’impro avec Fabrizio Cassol

Cet album “TriOde” est en quelque sorte la synthèse de vos projets précédents…

Oui. J’ai monté le projet Arabanda, autour de la musique arabo-andalouse du Maroc, avec Piet Maris qui mène le groupe fanfaro-rock-jazz Jaune Toujours. Qayna, avec des voix de femmes, était une approche contemporaine de la musique classique arabe. J’ai aussi chanté dans Studio Pagol, un projet electro-world-dance très riche, ouvert, festif. Après plus de dix ans, j’ai eu envie de mener une carrière solo. Cela a démarré il y a quatre ans avec le projet Blast, où je mettais en musique "Le Prophète" de Khalil Gibran, mais il n’a malheureusement pas pris. J’ai alors monté ce projet-ci, en trio. Je voulais revenir à quelque chose de plus dépouillé, de plus intimiste, plus axé sur le chant.

La tradition orale, vous la maintenez, vous-même, au quotidien ?

Oui, je chante tout le temps. Par contre, contrairement à la génération de ma mère qui inventait en bonne partie ses paroles, je ne fais que répéter des textes existants sur lesquels j’improvise musicalement, pour me les approprier. J’ai le projet d’un jour rendre hommage à ces femmes de la génération de ma maman, la première, dont on ne parle pas beaucoup dans l’histoire de l’immigration. Ces femmes qui ont suivi leur mari, qui ont dû s’installer, s’adapter, accepter. Je voudrais faire un travail sur la transmission, la mémoire. Retrouver ces chants qui se perdent.

D’autres projets ?

J’ai envie de travailler sur deux figures de la mystique, l’une occidentale, l’autre musulmane, Hildegarde von Bilgen et Rabia El-Adawiya.

Dans “TriOde”, il y a “ode”…

L’ode, c’est le poème chanté, et il y a, dans la plupart des morceaux, cette notion de poème mis en chant. C’est avant tout un hommage au chant.

Qu’est-ce qui vous fascine dans “Le Prophète” ?

Autant le texte - magnifique, universel - que le personnage de Khalil Gibran, né au Liban, mais arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 12 ans, fruit d’une mixité culturelle, artistique. "Le Prophète", il l’a écrit en anglais, pas en arabe. Dans un anglais assez ancien, d’ailleurs, sa prose est particulière. J’aime l’imperfection due à la mixité, elle peut devenir quelque chose d’unifiant, de beau, de porteur.

"TriOde", 1 CD Zimbraz/Music&Words. Ce dimanche 19/8 au Festival d’Art de Huy et le 13/9 au Théâtre Marni.