Un milliard, paraît-il, étions-nous à suivre, vendredi - dès avant neuf heures et jusqu'à la demie de midi passée -, la retransmission des funérailles de Jean-Paul II grâce aux efforts conjugués d'une centaine de chaînes. C'est dire si le téléspectateur se sera senti goutte d'eau (bénite) dans un océan de ferveur. Ou de curiosité.

On lira, par ailleurs, le déroulement d'une cérémonie en tous points exceptionnelle, la plus haute en risques eu égard aux personnalités rassemblées sur ce mouchoir de poche qu'est la place Saint-Pierre à l'échelle planétaire. La plus haute en risques où pourtant, et sans devoir parler de miracle pour autant, il n'y eut pas d'incident.

Simultanément

Deux visages auront été filmés simultanément: celui de Rome, celui de Cracovie, celle-ci qui fut la cité de coeur du plus illustre des Polonais, celle-là étant celle qui l'adopta pour l'éternité. Ce spectacle - d'une élévation autant que d'une simplicité exemplaires - nous incitait à paraphraser un célèbre documentaire français. Oui, le film de la messe d'adieu à Jean-Paul II, on pouvait l'intituler «Le chagrin et la piété». L'un n'excluant pas l'autre, d'ailleurs; simplement, si à Rome l'on pria autant qu'à Cracovie, sans aucun doute pleura-t-on davantage ici que là. Catholique ou croyant d'une autre foi, indifférent, agnostique ou athée: qui ne s'est senti en furtive communion avec d'innombrables inconnus? Ceux qui, à la même seconde, partageaient de mêmes pensées, ou de mêmes interrogations, en se tournant vers l'ultime plateau d'un des plus prodigieux acteurs de l'Histoire contemporaine. On se remémorait les funérailles grandioses ou déchirantes de Kennedy, du général de Gaulle, de Grace de Monaco ou de la princesse Diana - au retentissement inouï. A elles s'ajouteront désormais celles du plus voyageur d'entre les papes.

Pas de panique

Un Pontife qui n'aura pas été l'avant-avant-dernier comme on l'a fait dire à un saint moine irlandais du XIe siècle. Dans sa «Chronologie des papes», parue chez Marabout en 1988, Jean Mathieu-Rosay précise que la prophétie de Malachie «est une pure supercherie due à la plume d'un bénédictin belge, Arnold de Wion, qui s'est amusé à la composer entre le 16 septembre et le 4 décembre 1590.» Et de discrètement déplorer que, jusqu'à ce jour, l'Eglise «n'a pas encore jugé opportun de déclarer officiellement l'inauthenticité d'un document aussi charmant.»

Que retiendrons-nous d'hier matin, à Rome? Un élément extraordinairement symbolique: dès le début de la cérémonie, le vent s'est levé sur la place où trônait le cercueil et l'on vit littéralement «respirer» les feuillets du saint livre posé sur l'armure en bois nu. Qui interdirait au chrétien de voir dans ce souffle soudain le souffle même de l'Esprit, venu gonfler la voile de la barque de Pierre? Qui a des yeux pour voir y aura vu signe de vie.

Saluons les commentateurs et leurs consultants pour la clarté de leurs propos, encadrant des images regardées par des baptisés mais aussi par Dieu sait combien de spectateurs étrangers aux arcanes du sacré ou aux rites de l'Eglise. Cette cérémonie qui (au sens pratiquement premier) a bouleversé une Pologne pour laquelle le pape Jean-Paul II se doublait d'un héros national, aura permis à chacun de reconnaître l'incomparable pouvoir pacifique qu'aura exercé planétairement un homme qui, à l'instant de son élection en 1978 et à l'exception de ses concitoyens et de quelques centaines d'ecclésiastiques, n'était connu de pratiquement personne. Vendredi, sous les caméras du monde, l'illustre défunt a permis le plus inimaginable des rassemblements. Aucune star n'arriverait à la cheville de la ferveur dont a bénéficié un pape aussi aimé par les uns qu'insulté - car il n'est pas d'autre mot- par d'autres. Que retiendra-t-on encore? Quelques calicots, brandis au sein d'une foule agitant surtout les couleurs de la Pologne et du Vatican. Qu'y lisait-on? Deux mots: «Santo subito », c'est-à-dire: saint, tout de suite. Mais l'Eglise n'obéit qu'aux ordres du Très-Haut. A ce propos, gageons qu'en regardant s'égrener le chapelet des prélats, bien des spectateurs se seront demandé: lequel? Parce que si, vendredi, on vit le cercueil de Jean-Paul II escorté par les bravos d'une foule faisant écho à celle qui se pressa devant Jésus au jour de la Multiplication des pains, on pouvait percevoir, déjà, d'autres applaudissements. Ceux qui crépiteront, sur la même place, dans une dizaine ou douzaine de jours. Afin d'encourager celui que l'Esprit Saint a choisi pour demain. Et dont, demain, Il murmurera le nom à l'oreille du conclave.

© La Libre Belgique 2005