Evocation

Il y a de grands chanteurs mais très peu de génies qu’une seule note vous fait reconnaître. Kathleen Ferrier était un tel génie."

Dans la bouche d’une très grande chanteuse, qui plus est peu encline à manifester quelque tendresse envers ses collègues - Elisabeth Schwarzkopf - le compliment n’est pas mince. Certes, feront observer certains, il est plus facile de tresser des couronnes à quelqu’un dont un trépas prématuré a singulièrement abrégé la carrière. Celle de Kathleen Ferrier fut effectivement des plus courtes.

Née le 22 avril 1912 à Higher Walton dans le Lancashire, Kathleen Ferrier était la fille cadette d’un maître d’école et d’une ménagère. Rien ne la destinait particulièrement à la musique, et elle fut même contrainte de quitter l’école à l’âge de 14 ans pour aller travailler comme standardiste à la poste. La légende veut même qu’elle auditionnât - sans succès - pour être la voix de l’horloge parlante.

Elle quitta cet emploi quand elle épousa Bert Wilson, un employé de banque, en 1935, et occupa son temps en jouant du piano. Le chant ne vint que plus tard, de façon instinctive et sans aucun cours au départ. Elle participa à son premier grand concert - le Messie de Haendel - en 1940; sa notoriété crût peu à peu pendant la guerre et, en 1945, son enregistrement du célèbre air "J’ai perdu mon Eurydice" était en tête des ventes.

Avec celui de Lucrèce qu’elle créa en 1946 pour "Le viol de Lucrèce" de Britten, le rôle de l’Orfeo de Gluck fut d’ailleurs un des seuls qu’elle chanta sur scène, et ce fut, en l’incarnant à nouveau en 1953, qu’elle fit - à Covent Garden - sa dernière apparition scénique. Un cancer du sein diagnostiqué en 1951 avait rapidement étendu son emprise jusqu’aux os, et elle se brisa la jambe pendant la représentation, continuant malgré tout à chanter jusqu’au bout de la soirée. Elle allait s’éteindre le 8 octobre 1953, laissant un héritage discographique restreint mais marquant : oratorio et mélodies, notamment de Mahler.

Le grand chef Bruno Walter, qui avait travaillé avec le compositeur, allait se faire le pygmalion de cette femme hors normes, solitaire - le mariage n’avait pas duré -, volontaire et d’un caractère enjoué qui contrastait avec la couleur sombre de sa voix. Une voix rare, devenue d’autant plus mythique que la mort emporta si tôt le visage doux et radieux dont elle émanait. L’Angleterre, bien sûr, mais aussi Salzbourg, Vienne ou New York, Karajan, Britten ou Klemperer, en restèrent bouleversés.

La RTBF diffusera cette semaine le film que Diane Perelsztejn vient de consacrer à Kathleen Ferrier (diffusion sur La deux, le 19 à 22h55 et le 21 à 23h55; sur La trois, le 20 à 21h05). Evocation également, en radio, sur La Première, dimanche 22 à 14 heures.