Entre le monde culturel flamand (y compris la VRT) et la N-VA, c’est le divorce. Et ce débat nourrit de nombreuses analyses passionnantes dans la presse flamande. Les lecteurs de "La Libre" savent depuis des années que les grands noms de la culture en Flandre (Jan Fabre, Wim Delvoye, Alain Platel, Guy Cassiers, Tom Barman, Arno, etc.) sont résolument contre les idéologies du repli frileux et du nationalisme d’abord. Ils l’ont démontré en dénonçant le Vlaams Belang. Ils continuent aujourd’hui contre certains discours de la N-VA.

Ces dernières semaines, l’écrivain Tom Lanoye et le peintre Luc Tuymans s’en sont pris en termes parfois très vifs aux thèses de Bart De Wever. Luc Tuymans estimant que ce dernier était par certains points encore pire que le Vlaams Belang. A la veille de la manifestation "Shame" dans les rues de Bruxelles, une partie de ce monde culturel était au théâtre flamand, le KVS, à Bruxelles, pour dire que ce nationalisme qui demande aux culturels d’aider à construire une nation flamande, c’était "Pas en notre nom".

Car, en face, à la N-VA, on a multiplié les petites phrases dangereuses, reprochant à Clouseau de chanter "Lieve Belgïe", à Ozark Henry de dire "merci" (en français) à son public, reprochant aux culturels de ne pas embrayer sur ce combat pour la Flandre, critiquant la VRT de trop employer le mot "Belgique" et pas assez celui de "Flandre". Le parlementaire N-VA Lieven Dehandschutter a interpellé la ministre de la Culture Joke Schauvliege, lui demandant s’il était "normal" qu’un théâtre bénéficiant de subsides flamands, abrite une manifestation politique comme "Pas en notre nom". Les culturels trop en pointe face à la N-VA sont inondés d’emails parfois haineux.

Ce conflit est nouveau dans la longue histoire du mouvement flamand où longtemps, les "culturels" ont même été les fers de lance d’un combat identitaire et linguistique dans l’Etat belge francophone. Mais depuis certains dérapages lors de l’occupation allemande et depuis la personnalité d’Hugo Claus, le monde culturel a pris ses distances avec le nationalisme.

Et il peut démontrer, même sur un plan purement flamand, que son attitude ouverte rapporte bien davantage que le repli peureux. Jamais les artistes flamands n’ont été aussi célébrés et aussi peu complexés. A Bruxelles, ce sont trois artistes flamands qui sont au centre des plus belles expos d’art contemporain actuellement : Luc Tuymans, David Claerbout et Hans Op de Beeck. Le livre "La langue de ma mère" de Tom Lanoye fait un tabac en Belgique francophone. Au prochain festival d’Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker et Guy Cassiers seront les vedettes, Cassiers faisant applaudir la langue flamande dans ce haut lieu francophone. "Missie" de David Van Reybrouck a fait un triomphe au Théâtre National (francophone). Même le cinéma flamand, longtemps provincial, est devenu international et à succès. On ne voit pas ce que la Flandre aurait à gagner à obliger ses artistes à devenir des militants nationalistes. D’ailleurs, la N-VA a toutes les peines du monde à opposer à ces "méchants" culturels, des artistes qui seraient les "bons" au sens où elle l’entend.

Ces montées d’adrénaline de la N-VA, sont-elles dangereuses pour le monde culturel, d’autant que la N-VA fera son entrée progressive dans les CA des grandes institutions ? Jan Goossens, directeur du KVS, chantre d’une Bruxelles métissée et d’une Flandre sûre d’elle et donc ouverte, ne le craint pas. Dans une opinion à méditer côté francophone, il estime que les institutions culturelles flamandes sont davantage indépendantes du pouvoir politique que leurs homologues francophones où la politique culturelle serait trop peu transparente.

Plusieurs analystes flamands cherchent dès lors ailleurs les raisons de ces attaques N-VA. Elles seraient plutôt le signe d’une vision populiste de la culture, comme l’est par exemple, celle d’un Wilders aux Pays-Bas où le nouveau gouvernement impose des économies de 200 millions d’euros à la culture. Le populisme consiste ici, à s’en prendre au monde culturel taxé d’être trop à gauche et trop élitiste. Des attaques qui, aux Pays-Bas, virent à la "kunsthaat", la haine de l’art. Ce serait même, pour la N-VA, une manière de se profiler sur le dossier culturel et de profiter du vide laissé par les autres partis sur ce dossier dont l’absence de vision serait symbolisée par la personnalité atypique (a-culturelle) de la ministre Joke Schauvliege, en butte à l’hostilité et l’ironie d’une partie du monde culturel.

Ce qui se passe au Nord, entre le culturel et la politique, devrait aussi être un sujet de réflexion pour le monde culturel au sud du pays. Certes, il n’y a pas de N-VA francophone, mais le danger du populisme, les pressions politiques possibles, voire le nationalisme culturel sont des menaces toujours possibles qui nécessitent la vigilance. Il y a quelques années, Frédéric Flamand, alors directeur de Charleroi/Danses, nous disait qu’on lui reprochait d’avoir trop peu de danseurs wallons dans sa compagnie !