En 1972, Jo Dekmine, le génial découvreur de talents qui dirige le Théâtre 140, avait remarqué ces Halles de Schaerbeek désertées par le petit commerce. Il avait vu toute la beauté du lieu et le parti qu'on pouvait en tirer pour créer là, à Bruxelles, un lieu alternatif, branché et populaire. Il rêvait d'un grand forum culturel comme on pouvait les imaginer dans ces années d'utopie, avant le grand ressac qui suivit le choc pétrolier. L'époque était encore gorgée d'images hippies, de culture alternative, de portes ouvertes à tous les vents de la création et à toutes les formes d'arts. Jo Dekmine se tourna vers la commission française de la culture et, il y a juste 30 ans, naissaient les Halles avec leur premier directeur Philipe Grombeer, qui les dirigera jusqu'il y a peu, lorsqu'il céda le flambeau à Annick De Ville et s'en fut à Avignon diriger le Théâtre de Doms.

On fêtera ce samedi, par une grande fête, les 30 ans de ce lieu mythique qui traversa tant d'étapes, tant d'aventures mais aussi tant de difficultés.

Annick De Ville, investissant les Halles et relisant leur passé, distingue des époques comme des strates: la culture alternative dans les années 70 puis la culture de la fête dans les années 80 avec l'idée de rassemblement. La crise des années 90 et la fermeture durant plusieurs années pour les travaux de restauration. Enfin, une nouvelle étape à partir de Bruxelles 2000.

Philippe Grombeer, avec l'aide de Jo Dekmine qui pouvait ouvrir bien des portes à l'international, a fait venir aux Halles le gratin de la création contemporaine mondiale: Ariane Mnouchkine, la Fura dels Baus, Peter Brook, Jerôme Savary, le Living Theatre, Patrice Chereau, les premiers Anne Teresa De Keersmaeker, Phil Glass, les premiers Couleur Café. Puis ce furent la Monnaie ou Charleroi/ Danses qui investirent les lieux. Tous étaient séduits par cette si belle friche architecturale. Les Halles se plaçaient résolument dans de grands réseaux européens et cultivaient une image de gauche et alternative.

Le grand repas

N'oublions pas les rencontres parfois délicates, souvent passionnantes avec le quartier, à cheval entre les rues turques et les marocaines; et les difficultés constantes avec un bâtiment magnifique mais lourd à manier, et surtout la confrontation avec des crédits officiels qui furent tout le temps inférieurs à ce à quoi une telle salle aurait pu légitimement prétendre. Il est d'ailleurs paradoxal de constater l'importance des moyens investis dans la rénovation du bâtiment (terminée il y a peu) par rapport aux faibles crédits laissés pour sa programmation artistique. L'équipe actuelle, qui propose cette année une saison de riches découvertes, a d'ailleurs annoncé qu'elle ne pourrait pas continuer à ce rythme si ses subsides ne sont pas revus à la hausse.

Mais place à la fête, ce samedi, avec «le grand repas»: une après-midi et une soirée à se mettre autant sous les yeux et les oreilles que sous la dent. Annick De Ville a préparé cette fête en évitant, dit-elle, de tomber dans la nostalgie. Elle a invité 1800 «acteurs culturels» qui ont fait les Halles: artistes, membres du conseil d'administration, personnel, ministres, etc. Anne Closset présentera, en boucle, un film où elle a interrogé 40 témoins privilégiés (depuis Philippe Grombeer bien sûr jusqu'aux comédiennes des «Troyennes» de Thierry Salmon). Un speaker's corner permettra à quelques invités surprises de parler de l'histoire des Halles.

Le public est bien sûr, et surtout, invité, moyennant un léger droit d'entrée. Question repas, les Halles offrent une soupe (soupe du Ramadan, soupe marocaine, etc.). Et des restaurateurs du quartier proposeront des plats. La soirée se terminera par un grand bal populaire turc, ouvert aussi aux voisins des Halles. Question spectacles (l'essentiel!) on verra une proposition décapante d'Armel Roussel, une performance d'un acteur du ZT Hollandia, une danse-installation de Johanne Saulnier, une drôle de fanfare «Rage dedans» et une installation de Dimitri Van Grunderbeek: un coktail représentatif des Halles.

«Le grand repas», à partir de 17h aux Halles de Schaerbeek, le 18 septembre. Tél.: 02/2182107 et Webwww.halles.be

© La Libre Belgique 2004