Dis-moi comment tu bouges et je te dirai qui tu es ! Montée par deux jeunes commissaires inventifs et sélectifs, Raphaël Pirenne et Yoann Van Parys, l’exposition "Le modèle a bougé" est déjà une réussite dès lors que, sans surcharger sa mise pourtant dès l’abord passionnante, elle se satisfait de distiller ses œuvres avec la parcimonie qui caractérise, aujourd’hui, les bons rendez-vous. Les confrontations ciblées et successives entre modernes et contemporains éclairent astucieusement le propos et le passage de l’une à l’autre se fait, heureux constat, sans que l’œil ne sache où donner de la rétine tant il y aurait à voir dans la confusion. Pas de ça, en effet, mais une demi-douzaine ou à peine plus de pièces par salle, et sur des murs blancs qui renvoient adéquatement la lumière et donnent à l’ensemble son allure de démonstration sensible et justement pensée. Le catalogue, nourri d’essais de Raphaël Pirenne, Xavier Canonne et Olivier Mignon, conforte la sensation d’avoir affaire ici à une manifestation qui, sans forfanterie, vise au cœur même de la préoccupation de maints artistes lorsqu’il s’agit pour eux d’explorer l’être humain, organe vivant de l’existence.

Point de départ de l’opération, une remarque amusée, peut-être perfide, qu’aurait fait le grand Degas à propos de son contemporain Eugène Carrière, adepte du flou en peignant des portraits : "Le modèle a (encore) bougé !" Et une photo d’Henri Cartier-Bresson fait office de mise en bouche visuelle : bien connue et datant de 1961, elle nous montre un Giacometti tout flou, en plein effort pour disposer ses sculptures dans un espace d’exposition. Elle témoigne du mouvement que toute œuvre d’art s’efforce de véhiculer et tombe à pic quand on sait combien cet artiste d’exception traquait, dans son œuvre comme dans sa présentation publique, au point de n’en être jamais satisfait, l’image intérieure qu’il se faisait de ses modèles et de leur rendu.

Le mouvement est au cœur du débat de la première salle avec un cliché spirituel et savant d’Eliot Elisofon, "Marcel Duchamp descendant l’escalier" (1954), un autre de Duane Michals dévoilant un Magritte en demi-teinte en surimpression de son chevalet (1965), ou encore une vidéo de 1994 de Gillian Wearing, "Dancing in Peckam", pour exprimer la danse telle qu’elle se vit envers et contre tout. Evoquant le modèle, et chaque visiteur est convié à se situer par rapport au problème, l’exposition vise en fait beaucoup plus large et questionne l’œuvre d’art en ses assises mêmes.

Il y est successivement question : du peintre et de son modèle bien sûr, du rapport entre peinture et photographie, de la place et de la présence du modèle dans l’atelier, des corps en mouvement, de l’identité du modèle, qui suppose différences et recoupements. Trente-sept artistes sont de la partie et près de nonante œuvres la diversifient et la complètent au fil des six thématiques du parcours. L’éventail proposé brasse large et s’articule entre un "Portrait de Madame Carrière" peint par son mari entre 1849 et 1906, une "Etude de mouvement pendant une lutte" signée Edward Muybridge vers 1890, et de très solides et vibrantes "Etudes de nu" de Bernard Gaube, peintes en 2002.

Témoignant des équilibres instables qui peuvent se rompre à tout moment, l’art en soi est évidemment au centre d’un parcours que chacun habitera de ses perceptions personnelles, et c’est aussi toute la séduction d’un accrochage qui fait la part belle à la créativité solidaire. Bonnard, Laurens, Matisse, Brancusi, Goncharova ou Moholy-Nagy, y rencontrent, pour un bonheur partagé, Lili Dujourie, Felten et Massinger, Roni Horn, Chantal Maes ou Suchan Kinoshita. L’imagination est au pouvoir, que demander de plus à une expo originale !

Bam, Mons. Jusqu’au 5 février, du mardi au dimanche de 12 à 18h. Infos : 065.40.53.30 et www.bam.mons.be