Si une flotte de camions d’une hauteur équivalant à celle d’un immeuble à trois étages sillonnent sans cesse les routes du nord de l’Alberta, c’est que cette province canadienne est actuellement assise sur la deuxième plus grande réserve mondiale de sables bitumineux. Non loin derrière l’Arabie saoudite. Environ 174 milliards de barils de pétrole sont enfouis dans son sol, ce qui représente une énorme opportunité de faire des affaires pour les entreprises de la région. Ces activités pétrolières sont cependant en train de laisser d’importantes cicatrices sur les écosystèmes.

Selon les études du professeur David Schindler de l’Université de l’Alberta, la rivière Athabasca, située à l’ouest du Canada, est actuellement polluée par les effluents toxiques rejetés par les compagnies exploitantes. Elle présente par certains endroits des taux anormalement élevés d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, un groupe de contaminants organiques qui peut directement affecter les embryons des poissons.

La forêt boréale canadienne est, pour sa part, victime des coupes à blanc. Plus de 3 000 km² lui ont déjà été amputés. De tels impacts environnementaux résultent directement des procédés d’extraction et de transformation de la ressource première.

Dans les faits, le bitume est considéré comme le "pétrole le plus sale au monde" puisqu’il ne peut être extrait à l’aide d’un système de forage conventionnel. Sa texture - plus dense que l’eau, mais plus épaisse que la mélasse - l’empêche de s’écouler librement. Afin de récolter la matière première, il faut donc creuser des puits à ciel ouvert ou installer des systèmes de forage souterrains.

Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg, assurent les environnementalistes. Les sables pétrolifères sont a priori impurs, ne contenant qu’en moyenne 11,5% de pétrole de bonne qualité. Les compagnies d’extraction doivent donc les chauffer avec de la vapeur d’eau afin de séparer le pétrole de l’argile minérale, du sable et des minéraux. Le bitume est par la suite dilué avec du condensat de gaz naturel et raffiné pour devenir ce que l’on appelle du gazole et du kérosène. Au final, il faut en moyenne rejeter plus de 35 kg de CO2 pour produire un baril de pétrole des sables bitumineux. Ces chiffres sont d’autant plus d’inquiétants lorsqu’on sait que près de 6,4 milliards de baril de pétrole ont été produits au Canada en 2008.

Bien que les groupes environnementaux critiquent de pied ferme l’empreinte environnementale de cette exploitation, le Premier ministre du Canada, Stephen Harper, et le gouvernement de l’Alberta font la sourde oreille. "Ils sont des climatosceptiques invétérés", croit le directeur général de l’ONG "Equiterre", Steven Guilbaut. Le Canada s’est d’ailleurs vu remettre le prix "Fossile" lors du dernier Sommet de Copenhague, l’inscrivant en queue de liste des pays ayant contribué aux progrès des pourparlers sur les changements climatiques.

Aux yeux des écologistes, cette timidité de l’approche environnementale s’explique par l’appât du gain immédiat. Les gouvernements ne veulent pas mordre la main qui les nourrit. L’industrie des sables bitumineux représente en effet une opportunité d’affaires pour une vingtaine d’entreprises, dont Shell, Syncrude et Total. Leurs activités forment l’un des principaux piliers de l’économie canadienne, générant des recettes annuelles de 19,6 milliards de dollars. "La manne financière est telle que les gouvernements déroulent le tapis rouge aux compagnies pétrolières", affirme Virginie Lambert Ferry de Greenpeace. Un resserrement des règles environnementales ne ferait que rendre les sables bitumineux moins compétitifs.

Le président-directeur général de Total E&P Canada, Jean-Michel Gires, reconnait que l’industrie des sables bitumineux représente un "marché très intéressant" et "une solution incontournable pour satisfaire les besoins énergétiques de la planète". Il n’est toutefois pas d’avis avec les "campagnes de dénigrement des écologistes" qui catégorisent d’un côté les méchants et, de l’autre, les bons. Selon lui, les compagnies pétrolières veillent de plus en plus à concilier une économie forte et un environnement sain. Un défi qui n’est pas pour autant disproportionné à ses yeux. "Même si on travaille dans l’Ouest, on ne joue pas aux cowboys sans lois. Il y a un processus de règlementation en amont qui veille à ce que nos activités soient les plus écologiques possible", explique-t-il. A ce titre, Total E&P Canada travaille notamment sur de nouvelles techniques visant à recycler une partie de l’eau douce utilisée lors de l’extraction du bitume. Ce projet allie, selon son président, les meilleures méthodes des pionniers de l’industrie à la dernière technologie.

Jean-Michel Gires ajoute toutefois que ces projets ne sont qu’à la deuxième étape du processus de recherche et développement. Les résultats se concrétiseront au cours de la prochaine décennie, ce qui laisse certaines ONG encore bien sceptiques. Reste donc à voir si ces technologies représenteront, d’un point de vue environnemental, un pas dans la bonne direction ou si elles ne seront qu’un cas de "greenwahsing".