ÉVOCATION

Lorsqu'il accéda au trône à la mort de son père, Léopold II était une énigme pour le monde politique. Le fils aîné du premier Roi des Belges, tout jeune trentenaire à l'heure du passage du sceptre, observait une réserve rare à l'égard de la rue de la Loi, comme s'il s'en méfiait. Et pourtant, ce grand introverti, timide jusqu'à l'âge mûr comme tous les Saxe-Cobourg qui se sont succédé sur le trône de Belgique, se glisserait rapidement dans son costume de chef d'Etat. Mais comme son géniteur, il avait compris qu'il ne fallait pas intervenir directement dans le jeu partisan. Il avait compris, qu'au contraire, il pouvait infléchir le cours des choses dans les domaines que lui réservait la Constitution. Voire dans ceux que notre Loi fondamentale ne lui interdisait pas!

Léopold II allait donc s'investir dans les grands dossiers relatifs à la défense du pays, dans son commerce extérieur, plus particulièrement dans l'exportation de son savoir-faire technologique et il joua un rôle non négligeable dans la mise en valeur du pays et plus particulièrement de sa capitale...

Mais si Léopold II n'était pas très connu du monde politique, c'était aussi dû au fait qu'il avait passé de longs mois à découvrir le vaste monde. Il avait séjourné en Afrique du Nord, s'était rendu en Asie mineure mais aussi en Extrême-orient. Tous ces voyages l'avaient convaincu qu'au moment où l'Europe était prise d'une fringale colonialiste, la Belgique ne pouvait pas rater le train. D'autant plus qu'à ses yeux, un pays qui touchait la mer se devait d'accéder aux marchés mondiaux. Il avait profité de son frais émoulu statut de sénateur de droit pour le clamer le 17 février 1860 à la tribune du Sénat.

Extrait: «Je sens avec une conviction profonde l'étendue de nos ressources et je souhaite passionnément que mon beau pays ait la hardiesse nécessaire pour en tirer tout le parti qu'il est possible selon moi d'en tirer. Je crois que le moment est venu de nous étendre au dehors; je crois qu'il ne faut plus perdre de temps sous peine de voir les meilleures positions, rares déjà, successivement occupées par des nations plus entreprenantes que la nôtre...»

Mais avant de pouvoir se lancer dans l'aventure coloniale, le nouveau Roi fut d'emblée confronté à de nouvelles rumeurs de guerre. Sur le grand ring européen, le chancelier Bismarck et l'empereur Napoléon III pouvaient nourrir de nouveaux rêves expansionnistes. Et la petite Belgique risquait une fois encore d'en faire les frais. L'on évoqua des rêves annexionnistes français mais aussi allemands.

C'est pourquoi en sa qualité de chef de l'armée, le roi Léopold II bagarra ferme pour assurer l'inviolabilité du pays par un accroissement des effectifs et par un développement du système de défense. Une mission plus difficile qu'il n'y paraissait car le monde politique croyait dur comme fer que la Belgique ne serait plus jamais envahie! Pire: dès 1871, Léopold II avait plaidé pour la suppression de la conscription et pour l'introduction d'un service militaire obligatoire mais il ne signa finalement la loi qu'il appelait de ses voeux en décembre 1909 alors qu'il était à l'article de la mort! Malgré ses mises en gardes contre les périls réels, Léopold II fit l'objet d'une violente campagne de la presse catholique qui, dans son aveuglement, ne voyait que des inconvénients moraux au service militaire personnel.

L'on allait tout droit vers un «clash» entre le souverain et le monde politique. Léopold II, exaspéré, démissionna d'autorité le cabinet présidé par le comte Jules d'Anethan en prenant prétexte de quelques troubles à Bruxelles. Il eut ainsi la peau de ses ministres les plus antimilitaristes. L'événement ne fut pas sans conséquences: le Roi entendait bien jouer un rôle direct et son obstination annonçait d'autres tempêtes avec la rue de la Loi. Reste que Léopold II rengaina ses visées sur le plan militaire et fit preuve d'une certaine prudence pour des raisons simplement constitutionnelles.

LA RELIGIEUSE ET LE PALEFRENIER

Sur le plan personnel, les contrariétés ne manquèrent pas non plus pour le deuxième Roi des Belges. Son mariage avec Marie-Henriette d'Autriche qui permit d'arrimer les Habsbourg à l'aventure nationale, avait tout d'un mariage de raison entre un prince amer que la nature n'avait pas gâté, au contact humain difficile et une princesse qui voulait croquer tous les bonheurs de la vie à pleines dents. La princesse Metternich avait qualifié leur union de «rencontre d'une religieuse et d'un palefrenier».

Avec la nuance essentielle que Léopold II était la religieuse... La descendance qui naquit de ce mariage déçut encore le Roi. Après la naissance de Louise vint certes l'héritier que Léopold II attendait par-dessus tout mais le prince Léopold mourut des suites d'une pneumonie alors qu'il n'avait que dix ans. Comble de malheurs, du moins à ses royaux yeux: les deux autres enfants que lui donna la Reine étaient encore des filles qui eurent noms Stéphanie et Clémentine. Ces naissances successives éloignèrent toujours davantage Léopold II de son épouse. Cette dernière avait fini par se retirer à Spa où elle mourut en 1902. Léopold II, de robuste santé, multiplia de son côté les aventures galantes jusqu'à son ultime souffle. Ce qui le mit incontestablement en point de mire de la presse, notamment socialiste, qui plus catholique que le Pape, se fit sévèrement moralisatrice...

Mais le Roi ne se souciait guère de la presse et ne fut pas inactif pour autant sur le plan public. Au contraire, c'est comme si ses malheurs privés le stimulaient à agir toujours davantage et à laisser des traces de son passage sur cette terre.

C'est ainsi qu'il voulait une présence belge dans les colonies et il l'obtint...

Le Roi, passionné par la découverte de terres peu connues avait suivi de près l'expédition du journaliste Stanley à la poursuite (et la recherche) en Afrique du missionnaire écossais Livingstone. A l'évidence, c'est vers ce continent où il demeurait encore d'immenses territoires à conquérir qu'il fallait se tourner. Conscient de ce que la Belgique aurait de la peine à se hisser au niveau des grands Etats, il convoqua une conférence internationale en vue de coordonner les efforts des explorateurs à partir de... Bruxelles. Lors de son ouverture, le Roi tint des propos rassurants pour les grandes Puissances mais suggéra que notre capitale «devînt en quelque sorte le quartier général de ce mouvement civilisateur»...

Une Association internationale africaine vit le jour et le Roi en assuma tout naturellement la présidence. Lors du retour de Stanley en Europe, Léopold II parvint à le convaincre de travailler pour la Belgique. Petit à petit, suite à de nombreuses expéditions sur place, les esprits étaient mûrs pour accepter une présence belge au Congo.

QUATRE-VINGTS FOIS LA BELGIQUE

Et le 26 février 1885, la Conférence internationale de Berlin reconnut Léopold II comme souverain et propriétaire indépendant de l'Etat indépendant du Congo. Mais les frontières n'avaient pas toutes été fixées; l'action sur place d'hommes rompus à l'aventure allait permettre d'intégrer le Katanga et le Kivu dans l'Etat léopoldien. De quoi avoir le tournis en Belgique: Léopold II possédait désormais en Afrique un territoire équivalent à quatre-vingts fois celui de la métropole. De quoi susciter aussi de grandes jalousies surtout dans le chef des grands Etats... Mais il fallut aussi emporter l'adhésion du Parlement qui ne voulait aucune charge supplémentaire pour la Belgique sur le plan militaire ou tout simplement financier. Une vision un peu étroite mais qui irait reprocher aux élus de vouloir gérer les biens publics comme de bons pères de famille? Reste que cette prudence ouvrait la porte à une certaine soumission aux compagnies commerciales qui avaient obtenu des concessions sur place. L'on oubliait qu'en même temps, l'action de Léopold II avait permis de contrer les actions malfaisantes de certains esclavagistes. En même temps, ne pouvant admettre que la petite Belgique jouât dans la cour des grands, des campagnes de calomnies de plus en plus fortes se développaient. Bigre, les sociétés maritimes de Liverpool avaient du mal à supporter que de belles affaires leur passent sous le nez. Et, suprême règne de l'hypocrisie, les autres nations colonialistes pointaient la petite Belgique du doigt alors qu'il y eut des excès tout aussi révoltants dans les colonies françaises, allemandes, hollandaises...

Un récent documentaire «flamando-britannique» a remis le couvert dans la foulée d'Adam Hochschild dont feu Jean Stengers avait pourtant démonté les exagérations. A croire Hochschild, Léopold II aurait, ni plus, ni moins commis un génocide, avançant même le chiffre de dix millions de morts...

Avec le recul, on admettra qu'il y a eu des excès mais en même temps, la Belgique avait pu se hisser au neuvième rang des puissances économiques mondiales. Car à côté de l'aventure congolaise, des capitaines d'industrie participaient à l'aventure russe, chinoise, égyptienne... sous l'impulsion du Roi. A l'instar d'Ernest Solvay dont les usines allaient fabriquer de la soude dans plusieurs pays européens et aux Etats-Unis, nombre de capitaines d'industrie se lancèrent dans des projets audacieux. La ligne de chemin de fer Pékin-Hankow fut l'oeuvre de Jean Jadot qui avait déjà dirigé la construction des tramways du Caire alors que Empain construisait le métro de Paris. La Compagnie générale des conduites d'eau spécialisée dans les installations de conduites d'eau et de gaz qui avait vu le jour près de Liège avait pu conquérir des marchés en France, en Italie, en Espagne mais aussi à Constantinople et même à Tokyo. Des Belges se retrouvaient en première ligne comme experts en Perse, au Siam, en Egypte...

Le 20 août 1908, le gouvernement et le parlement belges reprenaient cependant le Congo qui demeura une colonie belge jusqu'en 1960. Force est de constater que la charte coloniale fut moins généreuse sur certaines libertés que la Constitution-mère mais l'oeuvre colonisatrice n'en connut pas moins aussi de belles et grandes heures.

Léopold II ne mit jamais les pieds au Congo. Une certaine présence eût peut-être évité certains excès commis en son nom. C'est possible... mais en restant en Belgique, le Roi nourrissait d'autres grands desseins pour inscrire la petite Belgique sur la carte du monde. A l'instar de ce qu'était Paris depuis les travaux d'Haussmann, Bruxelles devait devenir une métropole agréable mais aussi le symbole de la réussite nationale. Mais le Roi tenait à ce que d'autres cités participent aussi à ce vaste mouvement d'embellissement. Plus personne, sauf peut-être quelque pamphlétaire obtus n'oserait nier que ce fut là oeuvre utile, même si ce fut aussi avec les bénéfices de l'aventure coloniale.

A la fin de sa vie, Léopold II s'enfonça pourtant toujours davantage dans une certaine misanthropie, s'estimant totalement incompris. A son propos, l'on parla d' «un géant dans un entresol». Les soubresauts de sa vie intime faisaient la joie des publicistes et des républicains. La presse satirique alignait les listes de ses maîtresses réelles ou supposées. Toujours est-il qu'avant de passer de ce monde à celui des ombres, Léopold II tint à être uni religieusement à dame Caroline, officiellement Blanche, Delacroix dont le souverain avait fait une «baronne de Vaughan». Il faut dire qu'il lui avait donné deux fils qui furent reconnus par celui qu'elle épousa plus tard. Le règne de Léopold II se terminait sans grandeur dans une certaine solitude.

Les relations avec le monde politique s'étaient encore dégradées et le Roi avait vu le développement du socialisme et du parti ouvrier belge avec une grande appréhension.

Finalement, fâché avec beaucoup de ses compatriotes, notre deuxième Roi avait émis le voeu d'être enterré dans la plus stricte intimité, suivi seulement par son successeur et par les membres de la Maison royale. Mais le gouvernement n'accéda pas à cette ultime demande. Avec le recul, cela se comprend aisément...

Sources: «Chronologie de la Belgique. De 1830 à nos jours» de Georges-Henri Dumont chez Le Cri-Histoire; «Histoire de la Dynastie belge» de Christian Cannuyer aux Editions Ouest-France; «Histoire de la Belgique. De l'Antiquité à nos jours» de Marie-Thérèse Bitsch, aux Editions Complexe.

© La Libre Belgique 2005