Le travail, c’est le poison

B.F. Publié le - Mis à jour le

Aujourd’hui, steak à la dioxine ." Ce n’est même plus une mise en garde; rien qu’un rappel du mal de la ville de Tarente tagué sur un mur de la périphérie. Bénédiction, malédiction : un rapport complexe lie la ville à l’industrie qui la tue. La justice reproche en effet à l’Ilva, plus gros employeur de la région, "un désastre environnemental" .

C’est le glas qui a sonné à Tarente. Un rapport d’expertise de 800 pages remis en mars à la magistrature conclut que "l’exposition aux polluants émis a causé et cause encore dans la population des phénomènes dégénératifs qui se traduisent en maladies et en morts" . Rien de très surprenant dans une des villes les plus polluées d’Europe, qui détenait en 2010 le sinistre record de 92 % d’émissions de dioxine de la Botte. Le document évoque 174 morts dues à la pollution, ces sept dernières années, sans parler des malformations ou maladies respiratoires. Le 26 juillet dernier, la justice réagit et met sous séquestre une partie de l’Ilva, et assigne à résidence huit de ses dirigeants.

Tout avait pourtant bien commencé. En 1960, on déménage les moutons, fait venir le Pape pour célébrer à genoux le second miracle économique italien par l’édification d’un pôle de l’acier monumental - l’Ilva, 1,5 fois la superficie de Tarente l’adjacente. Soit, à l’époque, du travail pour 40 000 personnes dans une cité de 200 000 âmes. Une aciérie en un point stratégique, pouvant fournir aussi bien l’URSS que le Moyen-Orient. "C’était notre fleuron, évoque le maire actuel Ippazio Stefàno, mais, peu à peu, nous avons subi les désagréments de la grande industrie, l’augmentation des tumeurs et, ces dernières années, nous avons également constaté la croissance des maladies cardio-vasculaires, même chez des adultes de 45-50 ans." D’ailleurs, en 2011, la revue scientifique italienne "Epidémie et Prévention" brossait un portrait funèbre de la ville, avec une surmortalité supérieure de 10 à 15 % par rapport à la moyenne nationale. L’une des nombreuses sonnettes d’alarme qui avaient déjà retenti par le passé.

Du jour au lendemain, après la décision de justice, 11 500 travailleurs ont compris qu’ils pourraient mourir Mais se sont aussi demandé comment ils pourraient vivre sans emploi. "Ici, on est face à deux gros problèmes. Un : on peut perdre son emploi. Deux : on ne peut pas travailler dans un environnement dangereux", se désespère Claudio Lucaselli, syndicaliste et depuis quinze ans à l’ombre des hauts-fourneaux.

Le spectre de la fermeture pèse tout autant sur Tarente où l’Ilva, en comptant les emplois induits, touche près d’un quart des habitants. En 2008, on prêtait à la société le chiffre de 75 % du Produit intérieur brut de la province. La ville, la province, la région, le pays ne peuvent se permettre une fermeture.

Quand le ministre de l’Environnement Corrado Clini parle d’"urgence nationale" , il n’aura échappé à personne qu’elle est autant environnementale qu’économique. Aussi, le gouvernement et les collectivités locales ont débloqué ce vendredi 336 millions d’euros pour protéger Tarente. Les investissements futurs de l’Ilva et les améliorations du site seront quant à eux envisagés dans les jours à venir, tandis que le tribunal de Tarente devra se prononcer sur le maintien des dirigeants en résidence surveillée et la mise sous séquestre d’une partie du complexe.

Le maire se veut optimiste : "On doit pouvoir transformer la souffrance en opportunité." Pendant ce temps, à Tarente, on espère pouvoir encore se permettre un steak. On balaie la constante poussière qui s’infiltre au cœur des maisons. Malgré l’interdiction, des enfants courent dans les plaines de jeux. Certains chercheront peut-être à déchiffrer une plaque scellée sur une façade d’immeuble de la périphérie. "Un énième décès de néoplasie pulmonaire" (tumeur, NdlR) .

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