C’est un rare et magnifique plaisir que nous offre le musée du Cinquantenaire sur son site de Laeken (le musée d’Extrême-Orient à côté de la tour japonaise). On peut y admirer une sélection de 60 des plus belles estampes de Kitagawa Utamaro (1753-1806), le grand artiste de l’"ukiyo-e", le "monde flottant". Utamaro fut le glorieux prédécesseur d’Hokusai et Hiroshige. Le choix réalisé par Nathalie Vanderperre s’est porté sur les "belles femmes" d’Utamaro, un artiste dont on ne connaît rien d’autres que ses œuvres (on ne sait même pas s’il fut marié, tout ce dont on se doute à voir ses œuvres, est qu’il aimait les femmes). C’étaient essentiellement des courtisanes (des prostituées de luxe) qui vivaient dans des maisons closes qu’on appelait "les maisons vertes". Un des sommets de l’exposition est d’ailleurs la série des douze estampes des maisons vertes qu’on présentera en trois fois (pour des raisons de conservation), dont le musée du Cinquantenaire possède le plus bel ensemble conservé. On y voit les courtisanes à différents moments de la journée et de la nuit, dans des poses naturelles : tirées du sommeil ou attendant le client. Si leur vie réelle était parfois très pénible, Utamaro les a sublimées. Les dessins sont d’une beauté et d’un raffinement sans pareil.

Utamaro est considéré comme l’un des grands maîtres de l’art japonais de l’ukiyo-e, les "images du monde flottant". Un art né à Edo (Tokyo) et caractéristique de cette longue période qui débuta en 1600 où le Japon se replia sur lui-même avant de s’ouvrir à nouveau avec la restauration Meiji, mais à partir de 1868 seulement. L’ukiyo-e reflète la passion des gens pour le théâtre kabuki, les restaurants, les geishas et les shunga (images érotiques). Ce monde des marges, surveillé étroitement par les shoguns, s’appelait "le monde flottant" et fut narré par Utamaro et plus tard, Hokusai, friands des belles qui y vivaient. On a tout un art sans dieux ni saints, sans rois, mais tout entier consacré à la vie, à ses plaisirs et aux beautés du monde. Ce ne sont que groupes de femmes, estampes érotiques, monde de plaisir éphémère avec ses courtisanes, ses prostituées ou de simples femmes.

L’œuvre d’Utamaro est un hommage à la femme. Il fut le premier à réaliser des portraits féminins rapprochés, alors que le gros plan n’était jusque-là utilisé que pour les représentations d’acteurs du théâtre kabuki. A l’origine, il s’intéressait principalement à la beauté des jeunes courtisanes, aux hôtesses des salons de thé ou à d’autres mondaines d’Edo, l’actuelle Tokyo, qui était la ville des riches marchands, à l’opposé de Kyoto qui était encore la ville impériale. Mais au fil du temps, il se mit également à représenter, avec le même raffinement et la même subtilité, des femmes mûres, anonymes, dans leurs occupations quotidiennes, avec leurs enfants.

En raison de leur qualité et de leur nombre (7 500 dont 500 estampes d’Utamaro), les estampes japonaises des musées d’Extrême-Orient forment une collection unique et réputée dans le monde entier. Pour des raisons de conservation, elles ne sont pourtant montrées au public qu’exceptionnellement, et pour des périodes limitées.

Les estampes d’Utamaro seront exposées dans le musée d’Art japonais en deux présentations successives d’environ une soixantaine d’œuvres. Le changement aura lieu le 27 avril. Ainsi, le public pourra admirer, au total, 112 œuvres du maître s’il vient deux fois ! Le Cinquantenaire a choisi cette période pour que le public puisse cumuler une visite de l’exposition avec celle des serres royales de Laeken voisines.

Un très beau livre, "Utamaro - Les douze heures des maisons vertes et autres beautés", récemment publié à la mode japonaise par l’éditeur français Hazan, reprend de nombreuses estampes de la collection du Cinquantenaire. L’essentiel de la collection du musée provient d’un achat que le musée fit en 1905, de 600 objets japonais dont 4 500 estampes, à Edmond Michotte, musicien belge fortuné, installé à Paris, et grand collectionneur, achetant au marchand Bing.

Utamaro "Les douze heures des maisons vertes et autres beautés", musée d’Extrême-Orient (musée d’Art japonais), 44, avenue Van Praet, Bruxelles (Laeken). Du mardi au dimanche, de 9h30 à 17h. Jusqu’au 27 mai.