Les pesticides chimiques sur la sellette

Philippe Lamotte Publié le - Mis à jour le

Entretien

Chercheur, enseignant, formateur à l’utilisation de pesticides en Belgique et à l’étranger, collaborateur à l’Afsca, Bruno Schiffers dirige le laboratoire de phytopharmacie au sein de l’unité "Analyse qualité risque" de Gembloux Agro-Bio Tech (université de Liège). Ce mardi soir, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture de l’année académique 2012/2013, il a donné une leçon inaugurale très remarquée intitulée "Les pesticides ou le mythe de Prométhée revisité".

Pourquoi revenir, dans une leçon inaugurale, sur les pesticides et leurs effets sur l’environnement et la santé humaine ?

Nous arrivons à un moment décisif. D’une part, en France comme en Belgique et, plus largement, en Europe (Eurobaromètres, Ifop, etc.), les sondages montrent que la présence de résidus de pesticides dans l’alimentation s’affiche en tête des préoccupations environnementales des gens. D’autre part, les connaissances scientifiques et techniques sur les produits phytosanitaires - et leurs effets sur la santé et l’environnement - ont énormément progressé. Nous sommes capables, aujourd’hui, de détecter les résidus de produits en des quantités infinitésimales (les "traces") et d’observer l’effet de celles-ci sur l’animal, mais aussi sur ses globules rouges et carrément sur ses systèmes enzymatiques. On voit bien que "quelque chose" se passe avec les pesticides jusqu’à une échelle et une concentration extrêmement faibles. Demain, on profitera de la nano-détection Toutes ces connaissances et ces techniques bousculent les modèles communément pratiqués pour la caractérisation du danger et l’évaluation des risques pour les utilisateurs.

Que vous critiquez vertement…

Oui, car ils reposent encore largement sur des notions comme "la dose sans effet néfaste observable" ou "le niveau acceptable d’exposition de l’opérateur". Or ces approches ne tiennent pas suffisamment compte, par exemple, du fait que les substances actives sont mélangées à une série d’agents (mouillants, émulsifiants, etc.), propres à la formulation commerciale et potentiellement très toxiques. De plus, la plupart des études sur les animaux sont menées par voie orale, alors que l’exposition des utilisateurs se fait surtout par la peau et, dans une moindre mesure, par inhalation. Enfin, les effets d’expositions répétées à de très faibles doses mais sur des périodes longues ne sont pas évalués. Les facteurs de sécurité pratiqués par l’industrie, bien qu’elle les conteste déjà, sont insuffisants.

Vous parlez ici des conditions d’utilisation des pesticides tant par les particuliers que par les agriculteurs. Mais qu’en est-il des résidus dans l’alimentation ?

A la suite de diverses crises agricoles, la surveillance de la chaîne alimentaire s’est considérablement renforcée, si bien qu’à l’heure actuelle 96 à 97 % des échantillons analysés ne dépassent pas les limites de résidus autorisées. Très peu d’études démontrent que la présence récurrente de ces résidus entraînerait l’apparition de certains cancers. Tout cela est encourageant. Mais je crains qu’il ne faille s’attendre à de mauvaises surprises dès lors qu’on parviendra à analyser l’effet "cocktail", c’est-à-dire multiplicateur, de pesticides retrouvés sous forme de traces et associés à divers produits chimiques comme les additifs alimentaires. Le vieux principe "c’est la dose qui fait le poison" est d’ores et déjà à remettre en cause.

La maladie de Parkinson a été reconnue récemment comme maladie professionnelle – en France – pour les cultivateurs, viticulteurs, horticulteurs… utilisant des pesticides. Cela vous a étonné ?

Pas du tout. Les premiers résultats probants de liens préoccupants entre certains pesticides et les maladies neurodégénératives - Parkinson n’est pas la seule - datent de 1994. Ils ont été confirmés en 1999, puis en 2006. Depuis 30 ans, je ne cesse d’être surpris par le refus de reconnaître les évidences et par les résistances à chaque évolution de la réglementation. Les firmes phytopharmaceutiques se battent bec et ongles contre toute nouvelle législation renforçant les exigences (on peut saluer, à cet égard, les réels efforts de l’Union européenne). Elles annoncent des faillites en série et nient ou diluent les résultats d’études indépendantes. Mais, une fois leurs produits retirés du marché (en général, parce que le brevet est arrivé à expiration et peut donner lieu à un générique), elles changent complètement de discours et vantent leurs nouvelles molécules comme étant moins dangereuses que les anciennes.

On pourrait se passer complètement des pesticides ?

De la protection des cultures, non : elle a toujours existé depuis le Néolithique. Mais des pesticides sous leur forme actuelle, oui. Il le faudra bien. Leur balance coûts/bénéfices ne plaide plus du tout en leur faveur. On nous dit qu’ils seront indispensables pour nourrir une planète à neuf milliards d’individus Mais avez-vous remarqué que c’est précisément là où la pression démographique est la plus faible (Europe, Amérique du Nord ) qu’ils sont les plus massivement utilisés ? Plusieurs agences onusiennes l’ont déjà déclaré : l’agro-écologie, qui se passe des pesticides mais développe en parallèle un soin extrême pour le sol et les auxiliaires des cultures, fournit des rendements à l’hectare équivalents, sinon supérieurs, à l’agriculture conventionnelle. Des choix de société, importants et urgents, sont inéluctables. Les scientifiques et les universités doivent éclairer le monde politique sur les enjeux de ceux-ci.

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