Rencontre

Ce samedi s’achève, dans le cadre idyllique du château de Seneffe, la session 2010 du Collège européen des traducteurs littéraires, où Jean-Philippe Toussaint a pu accompagner huit de ses traducteurs. En clôture de ce rendez-vous qui permet, chaque été depuis 1995, à une quinzaine de participants d’œuvrer pour que les auteurs belges soient lus dans d’autres langues, le Prix de la traduction littéraire sera remis à Marijke Arijs, qui a notamment traduit les romans d’Amélie Nothomb en néerlandais. Fondatrice et directrice de ce Collège, Françoise Wuilmart - qui a également créé en 1989 une école de formation en traduction littéraire post-universitaire à l’Isti - témoigne d’un combat permanent pour que le traducteur soit reconnu. Dernière mésaventure en date avec la traduction de l’allemand d’ "Une femme à Berlin" qu’elle a réalisée pour Gallimard. "Un beau succès, avec 80 000 exemplaires vendus, aujourd’hui adapté à la scène par Tatiana Vialle, avec Isabelle Carré dans le rôle, au Théâtre du Rond-Point à Paris. Mais rien sur les affiches n’indique qui l’a traduit. A la limite, on peut croire qu’il a été écrit en français. Or c’est mon texte. Ne pas me citer, c’est mépriser mon travail, qui est monumental et difficile. Les traducteurs ont des droits moraux, la propriété intellectuelle existe. C’est parce que nous devons être transparents qu’on nous oublie. Mais il ne s’agit pas de moi, car ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. L’effet pervers, c’est qu’on peut donner l’impression de se mettre en avant, alors qu’on ne fait que se défendre."

“Traduire, c’est trahir”, dit la maxime…

Il n’y a pas moyen de rendre à 100 % la qualité d’un texte dans une autre langue, puisque celle-ci n’a pas les mêmes outils, que la culture et la vision du monde sont différentes : il faut donc faire subir à la langue maternelle des contorsions pour rendre au mieux le message et la musique de départ. C’est une trahison mais le traducteur n’est pas un traître.

Il a des balises et les limites qu’il se donne…

Il a un idéal presque irréalisable qui est de faire passer le message dans toutes ses facettes. Une bonne traduction rendra 70 à 80 % du texte original. Mais cela dépend aussi de la langue d’arrivée : passer du chinois au néerlandais est plus difficile que de passer de l’espagnol à l’italien. Encore que

Quelles sont les spécificités du métier ?

On l’oublie trop souvent, mais le traducteur est un écrivain à part entière. S’il n’a pas le don d’écriture, il doit changer de métier. Simplement, il met en mots, en phrases, en musique, en ton, en voix l’histoire d’un autre. C’est donc un écrivain muselé, qui doit obéir à un auteur et le restituer fidèlement. Et, pour cela, il faut d’abord savoir lire : nous sommes des lecteurs privilégiés, personne ne lit comme nous.

Si chaque lecteur a sa lecture, des choix doivent être opérés…

C’est la gageure : tout texte est polysémique, et une lecture réductrice est une trahison. Le professionnel de bon aloi doit être sensible à la polysémie, ne rien réduire, rendre les mêmes effets, quels qu’ils soient, dans une forme identique. Là, l’empathie est importante : je pense qu’on ne traduit bien que ce avec quoi on est en empathie, ce qui n’est en rien lié aux idées, mais à une vision des choses, un style, une structuration du langage.

Est-ce un métier qui évolue ?

Il a surtout évolué depuis 1923 et la parution de "La Tâche du traducteur" de Walter Benjamin. Avant, on se permettait tout avec un texte, on édulcorait, on coupait quand on jugeait que tel passage ne pouvait pas plaire aux Français. Aujourd’hui, on n’ose plus.

En même temps, si Baudelaire n’avait pas traduit et adapté Edgar Allan Poe, on ne le connaîtrait peut-être plus…

Poe n’est pas un grand auteur, Baudelaire l’a mieux écrit. Certains font des fleurs aux auteurs qu’ils traduisent, mais c’est assez rare. D’où l’importance de la formation.