Les voix brillantes de la rumeur

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Parmi les compositeurs d’opéra contemporains, il y a ceux qui n’aiment pas vraiment la forme mais qui - il faut bien vivre - acceptent malgré tout les commandes et essayent de les détourner pour en faire une sorte de théâtre avec voix, ou d’oratorio scénique. Et il y a ceux que l’on sent nourris des grands classiques du genre et désireux de perpétuer une tradition.

L’Allemand Christian Jost (né en 1963) est manifestement de la seconde catégorie. Son "Rumor", proposé actuellement en création à l’Opéra flamand, est un véritable opéra, avec de vrais morceaux dedans : une vraie histoire avec une narration qui va de l’exposition jusqu’au climax du dénouement, de vrais personnages qui sont aussi de vrais rôles (et pas seulement soprano 1, soprano 2, ténor 3 et basse) et surtout un vrai plaisir d’écrire pour les voix.

Quelle écriture vocale ! Quelle richesse de scènes, d’airs, d’ensembles et de chœurs ! Quel plaisir de voir des chanteurs libérer leur talent dans une création d’aujourd’hui qui leur fait la part aussi belle !

Car tout en respectant la tradition du genre opératique, Jost compose bien une musique d’aujourd’hui. Une musique qui n’est sans doute pas la plus radicale, une musique qui reste souvent tonale même si elle module sans cesse, une musique empreinte d’un incontestable métier. Jost sait écrire pour les voix, mais il sait aussi écrire pour l’orchestre, le plus souvent soutien discret mais efficace, mais capable aussi de colorer et d’accélérer les moments les plus dramatiques.

A la différence de tant d’ouvrages contemporains qui privilégient l’effet sonore, Jost utilise toute la palette des instruments, sans privilégier percussions ou cuivres au détriment des cordes. L’orchestre du Vlaamse Opera, excellemment dirigé par Martyn Brabbins, est dans sa composition traditionnelle, si ce n’est la présence et les couleurs caractéristiques d’un clavier et d’un célesta.

La force de l’ouvrage vient aussi de la qualité du livret, de sa concision (1h40 sans entracte, structurée en quinze scènes qui s’enchaînent un peu comme celles du "Reigen" de Boesmans) et de son organisation quasi cinématographique.

Inspiré de "Un doux parfum de mort", roman de Guillermo Arriaga, "Rumor" rend ainsi aussi justice à l’autre versant des activités de l’écrivain mexicain, scénariste notamment de "Babel". Un découpage net et sans aucune longueur, une délicieuse façon de traiter plusieurs actions parallèles qui sont autant de points de vue convergents peu à peu vers une même réalité : le meurtre mystérieux d’une jeune fille dans un village perdu, et la volonté de la communauté locale de faire endosser la responsabilité à un étranger trop séduisant, et la vengeance à l’amoureux supposé de la belle disparue. Et cette efficacité scénique est accrue encore par la mise en scène brillante de Guy Joosten et le décor de Bettina Meyer, cinq pièces d’une même maison [?] qui s’éclairent tour à tour.

La très belle distribution rend justice à la partition, avec notamment Agneta Eichenholz, Florian Hoffman, Ursula Hesse, Gregg Baker, Michael Kraus et d’autres encore, tout aussi dignes d’éloges.

Vlaamse Opera, Anvers les 29 et 31 mars, Gand du 12 au 20 avril. Infos & rés.: www.vlaamseopera.be

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