Rencontre

Née à Paris de parents iraniens, Lila Azam Zanganeh vit aujourd’hui à New York, depuis son départ de Harvard où l’Ecole normale supérieure de Paris l’avait envoyée en tant qu’enseignante. Grande voyageuse et polyglotte, son itinéraire est toujours entré en résonance avec Nabokov et son œuvre, qu’elle a découverts adolescente. Il y a quelques années, au lieu de rédiger une thèse, elle a décidé d’écrire un livre ludique, empruntant de nombreuses formes pour évoquer l’aspect fondamental à ses yeux de l’œuvre de Nabokov : le bonheur. A la parution de cet ouvrage passionnant et novateur, Stefan Hertmans, responsable de la littérature à Bozar, la contacte pour animer un cycle de lectures sur l’enchantement : Bozar Book Club. Pour Lila Azam Zanganeh, qui proposera son regard sur "Lolita" de Nabokov demain soir, "c’est une très belle aventure".

Comment avez-vous choisi les écrivains que vous évoquerez pour le Bozar Book Club ?

L’idée était de travailler comme en musique baroque où la note dissonante est importante. Il fallait donc un ensemble harmonique, des œuvres qui ne se ressemblent pas mais qui se renvoient des notes différentes qui à la fin font sens. Je voulais montrer qu’un écrivain si différent de Vladimir Nabokov, comme Louis Ferdinand Céline, avec cette froideur, cette noirceur métaphysique existentielle et politique, est à sa manière aussi un enchanteur; il y a une flamboyance et une luminosité dans cette noirceur. Pour Franzen, je voulais un auteur contemporain américain et il est un peu l’écrivain du désenchantement avec "Freedom". Ces deux auteurs sont comme des "anti-Nabokov". Il y a consonance-dissonance. Etant iranienne, j’avais envie de partager la littérature de ce pays et j’ai choisi de la poésie persane. Et puis l’Afrique est un continent qui m’apporte beaucoup et connaissant les rapports complexes de la Belgique avec l’Afrique, j’ai choisi Marie NDiaye qui est franco-africaine.

Pourquoi Nabokov est-il “l’écrivain du bonheur” à vos yeux ?

J’avais cette idée que Nabokov était l’écrivain du bonheur depuis longtemps. Alors je suis allée voir Updike, le seul à avoir vu que Nabokov était l’écrivain du bonheur car la seule manière dont il écrit est "extatique". J’ai aussi rencontré Dmitri, le fils de Nabokov, je lui ai dit qu’à mes yeux "Ada" était un grand roman sur le bonheur et que j’étais surprise de voir les critiques nabokoviens surtout préoccupés par la morale. Il m’a répondu que son père était un homme très heureux. Grâce à l’encouragement d’Updike et de Dmitri Nabokov, j’ai décidé de me défaire de ma formation française inhibante et de montrer en quoi Nabokov était l’écrivain du bonheur.

Dans “L’enchanteur”, vous vous détachez des contraintes formelles pour laisser place à la créativité. Essai, fiction, rêveries, souvenirs d’enfance se mêlent. Un hommage à l’œuvre de Nabokov ?

Oui, je tenais absolument à l’aspect ludique. La littérature de Nabokov est caractérisée par ce jeu, cette "playfulness". Je voulais donner un aperçu de la complexité de l’univers nabokovien mais de la manière la plus ludique possible. Chaque chapitre est une idée du bonheur. J’avais aussi envie de jouer avec la textualité, la police, les dessins, etc. D’ailleurs le jeu ne s’arrête pas là, tout l’intertexte, c’est "Alice aux pays des Merveilles", le premier livre que Nabokov a traduit en russe. Au final, le bonheur est dans l’observation du monde.

Bruxelles, palais des Beaux-Arts, le 17 nov. à 20h30. Infos : www.bozar.be

Lila Azam Zanganeh, "L’enchanteur, Nabokov et le bonheur", traduit de l’anglais par Jakuta Alikavazovic, l’Olivier, 228 pages, env. 20 €.