REPORTAGE

Gris et pluvieux. Le temps de ce matin file le bourdon. Ce genre de ciel lourd, les Ardennais ont appris à vivre avec. C'est même, dit-on chez eux, ce qui leur a appris le courage et la résistance. Le hasard n'a sans doute présidé en rien l'installation, sur leurs terres et nulle part ailleurs, de professionnels que l'on qualifiera de rudes, sans que l'adjectif puisse être contesté.

Louis Greindl est tombé dans les sapins quasiment par hasard. `Je suis né dans une famille de forestiers. J'ai passé toutes mes vacances et toute mon enfance dans les Ardennes´, précise-t-il néanmoins, comme une fierté. Mais sa route ne doit d'avoir croisé celle de l'entreprise Greencap qu'à un concours de circonstance. Une perte de boulot. Puis une opportunité. Et presqu'un coup de tête. Ou de coeur, plutôt. C'était il y a dix ans.

RÉSULTATS MEILLEURS QUE PRÉVU

A une semaine du réveillon de Noël, sa saison est terminée. Sur ses terres, seuls une dizaine d'ouvriers s'activent à ranger et nettoyer l'outillage. Quelques rares arbres coupés gisent bien encore sur le parking. Mais plus rien à voir avec l'hyperactivité de la semaine précédente. Le coup de feu est passé. D'ici quelques jours, chacun pourra goûter à un repos bien mérité après une saison assez réussie, semble-t-il, même s'il est un peu trop tôt pour en dresser le bilan. `Le temps de récolte a été beau. Sans neige. De plus on dirait, à ce stade-ci, que la demande de cette année a été supérieure aux attentes.´ C'est que, l'année passée, le onze septembre avait exercé un effet cocoon sur les familles, plus nombreuses à passer le réveillon chez elles que d'habitude. En conséquence, la saison 2001 avait été assez exceptionnelle pour le secteur. `Certains prévoyaient une retombée. Elle ne semble pas avoir eu lieu...´

Dans sa région, tout le monde connaît l'exploitation de Louis. Environ 2500000 arbres qui poussent sur quasiment 300 hectares: un gros producteur, quoi. Apparemment, il n'en reste d'ailleurs plus beaucoup de petits. `C'est simple´, remarque l'observateur, `il y a moins de dix ans, on comptait encore une quarantaine de petites exploitations de sapins de Noël dans notre commune de Libin. Il doit en rester deux ou trois maximum. La raison? Je pense d'abord que le client est de plus en plus exigeant. L'épicéa est une tradition ardennaise. Mais aujourd'hui plus que jamais, s'il n'est pas mis en forme, il ne se vendra pas. Il doit obligatoirement répondre à certains critères.´ De plus, l'époque où le producteur allait apporter leur sapin aux particuliers est révolue. L'arbre ayant atteint les normes requises n'est pas commercialisé sans avoir subi une série d'autres opérations. Pied, emballage, conditionnement... `Par ailleurs, les grandes surfaces - grosses clientes - demandent des gammes de plus en plus larges. Des arbres, mais aussi des branches.´ Résultat: soit les petits producteurs qui ne peuvent plus remplir toutes ces missions arrêtent, soit ils revendent leurs produits aux plus gros afin de compléter leur assortiment. `La profession me semble de plus en plus réservée en effet à des professionnels capables d'assurer toute la chaîne. Ceux qui auront les reins suffisamment solides pour faire face aux années plus difficiles.´

PARCOURS DU COMBATTANT

De la graine au sapin prêt à être coupé, dix longues années s'écoulent. Une décade pleine de risques, où tout perdre n'est jamais exclu. `Les sapins d'une pomme de pin récoltée maintenant et qui donne des graines cet hiver, ne seront pas prêts avant Noël 2012!´ Autre chiffre: sur les deux millions et demi d'arbres qui croissent sur les terres de Louis Greindl, environ le dixième (250000 sapins) est coupé chaque année, puis entre 350 et 400000 arbres sont replantés, pour que le niveau ne baisse pas.

Le producteur joue sa récolte dès le choix de la graine, au tout début du processus. `Il faut impérativement en choisir une bonne. La provenance de chacune est contrôlée. Chacune a son passeport, son certificat d'origine.´ Trois à quatre ans sont nécessaires pour obtenir un plant. Et toute erreur à ce stade se paiera cash... plus tard, en maladies et autres champignons dévastateurs.

Le plant grandit en pépinière pendant trois ou quatre ans. Ensuite, il est transplanté dans les forêts ou les champs, autrement dit mis en culture. `La culture dure, elle, entre quatre et huit ans, selon l'espèce, la taille désirée...´ Au moins une dizaine d'années en tout: il est évidemment très difficile de prévoir les tendances, à aussi long terme.

Et divers coups du sort peuvent faire s'écrouler l'échafaudage et, avec lui, tout l'investissement.

Première possibilité: un mauvais coup du marché. `Si, une saison, l'offre dépasse la demande, on vendra à perte et/ou on devra brûler les arbres.´ Ce produit a ceci de particulier qu'une fois prêt, il doit être vendu ou c'est trop tard, on s'en débarrasse.

PRENDRE DE LA PLACE

Second type de risque: le climat. `Un sapin a besoin d'eau, de rayons ultra-violets et de soins. Que l'un des trois vienne à manquer, et le sapin ne sera pas beau.´ Au niveau des soins, par exemple, il faut savoir que chaque sapin est taillé une à deux fois par an, au minimum, pour corriger sa forme. Cette taille se fait à la main, au sécateur.

Si les soins peuvent être garantis par une bonne organisation, la météo en revanche demeure imprévisible. `Un gel tardif du printemps est radical. Il déforme complètement les arbres. Il faudra deux ou trois ans pour les remettre en forme!´ D'où, une perte sèche.

`Le choix du site est capital´, précise le spécialiste.

`Les intempéries sont imprévisibles à long terme, mais on peut s'en protéger en choisissant les endroits de plantation. Un fond de vallée ne produira jamais de beaux sapins!´ La dernière gelée `mortelle´ remonte à une dizaine d'années. Avant que Louis ne lance son entreprise. Ouf.

Puisqu'on parle de propriété, il apparaît de plus en plus difficile de repérer mais, surtout, d'acquérir des terrains dans les Ardennes. `Cela est dû, en partie, à la concurrence des éleveurs bovins. On leur a imposé des quotas. Pour survivre, ils doivent obligatoirement disposer de surfaces plus importantes.´ Troupeaux ou sapins? On se pousse du coude. Parce que les arbres aussi, demandent de la place. `Je suis convaincu que mon type d'exploitation n'est pas rentable sans une certaine assise. Il faut un socle solide pour contrer les éventuelles difficultés.´ C'est pourquoi Louis essaie de continuer à grandir. `Mon objectif: 25 à 30 hectares de plus, chaque année.´ Récupérer les parcelles de ceux qui arrêtent leurs cultures demeure l'une des seules possibilités actuelles.

Outre la difficulté de mettre la main sur des terrains libres, l'exploitant se heurte également à la flambée de leurs prix. `Ils ont quasiment doublé en dix ans.´ Il doit également veiller à centraliser ses terres. `Mes terrains se situent tous dans un périmètre de dix kilomètres. Je ne veux pas payer la main-d'oeuvre pour des kilomètres en voiture!´ Alors les propriétaires du coin s'échangent des morceaux de terre, pour se faciliter la vie.

UNE EXPÉRIENCE DE VIE

La réflexion du patron concernant son personnel reflète une autre de ses préoccupations. Pendant le gros de la saison (du 1er octobre au 10 décembre), Louis doit engager soixante personnes supplémentaires (pour un volume fixe, le reste de l'année, de 25 équivalent temps plein). `C'est en effet de plus en plus difficile´ , confirme-t-il.

Les saisonniers, engagés comme indépendants ou dans le cadre du régime très particulier des cueilleurs propres aux entreprises horticoles, seront affectés dans les parcelles ou au conditionnement. `On ne demande rien. Aucunes références. On accepte tout le monde. Mais il faut savoir qu'une personne sur trois, en moyenne, s'en va après 48 heures, tant le travail est éprouvant physiquement. Il faut porter des poids lourds et travailler dehors, dans la pluie, la neige, le froid.´ Et d'insister sur la bonne ambiance qui règne dans les équipes. `Chaque samedi, nous organisons un barbecue pour redonner du peps à tout le monde et, en fin de saison, une grande fête pour les équipes et leurs familles.´ C'était jeudi. `J'estime qu'un jeune qui a participé à une saison de sapins de Noël peut réellement dire qu'il a fait quelque chose. Ce doit constituer une expérience pour lui. Vous savez, j'ai de l'admiration pour ces jeunes qui arrivent ici et travaillent dur. On peut véritablement dire qu'ils ne repartent pas tout à fait les mêmes.´

Mais qui sont ces surhommes? `Essentiellement des gens du pays. Ils savent ce que travailler dur signifie. Pour obtenir quelque chose de la terre, chez nous, il a fallu plusieurs générations d'efforts. Tout petit déjà, un enfant sait ce que c'est d'aller à l'école à pied, le visage fouetté par la pluie. Vraiment, je pense que les Ardennes ont forgé des gens avec un caractère parfois un peu rustre, mais plus affirmé et moins artificiel que là où on dispose de tout le confort. On a de la chance d'être ici.´ Le chef d'entreprise n'hésite pas à comparer les missions effectuées sous ses ordres à de véritables expériences de vie, rares. `En France, les sapins sont cultivés dans le Morvan, région historiquement pauvre, où les gens ont dû travailler dur. En Ecosse, c'est la même chose.´

TRADITION BELGE!

La Belgique n'est évidemment pas la seule productrice de sapins de Noël. Mais elle occupe une jolie place de traditionnelle spécialiste en la matière et fournit entre 4 et 5 millions d'arbres chaque année, d'après les chiffres officiels de l'Orpah. Plutôt 2 à 3 millions, d'après Louis Greindl.

Environ le cinquième de cette production est écoulé à l'étranger. En France, principalement. Sur le marché intérieur, la demande des familles ne s'estompe apparemment pas. Et ses préférences restent nationales. `Nous nous sommes spécialisés à un point tel que la concurrence étrangère a du mal à entrer, avec une gamme de produits et de services logistiques plus étendue.´ Même les nouveaux entrants dans l'Union européenne représenteraient moins une menace qu'une opportunité supplémentaire. `Ils sont eux-mêmes grands consommateurs de sapins de Noël mais rencontrent des difficultés climatiques qui rendent leur production plus difficile que la nôtre.´ Pas de danger, non plus, affirme l'entrepreneur, du côté des sapins artificiels. `Ils polluent plus que les nôtres et restent les préférés des commerçants dont les sapins ont une durée de vie bien supérieure à celle des foyers.´ A propos, savez-vous que le début de la saison a avancé de quinze jours en dix ans? `Aujourd'hui, on veut voir des sapins à la St-Nicolas...´ L'Europe autorise la coupe à partir du 15 novembre.

Quant aux prix, ils ont évidemment augmenté durant la même période, mais en échange de produits bien plus spécialisés qu'autrefois. `Le prix du sapin de base a, lui, plutôt diminué´, regrette Louis, eu égard aux difficultés économiques et de main-d'oeuvre grandissantes... `Les étiquettes affichent des prix aussi variés que les produits: entre 10 et 100 euros cette année, dont une très très petite partie nous revient, en fait. Globalement on peut dire que la grande distribution rajoute 50 pc à son prix d'achat chez nous et les jardineries spécialisées, jusqu'à 200 pc!´

Dans quelques jours, Louis s'envolera vers le soleil. Histoire de se réoxygéner, avant de retrousser ses manches. On compte sur lui pour les Noëls prochains...

© La Libre Belgique 2002