Après les magnifiques expositions Alÿs et Claerbout, le Wiels se fait plus modeste mais aussi "tête chercheuse", avec le film de Sven Augustijnen sur la mort de Lumumba dont nous avons expliqué l’intéressante ambiguïté (lire LLB du 18 mai). Et voilà deux artistes femmes. La première, Charlotte Baudry est Belge, née en 1968 à Huy, mais sa notoriété est récente. Elle ne fut découverte par une petite exposition au Civa, qu’en 2006 avant de faire rapidement carrière (avec la galerie Aliceday). Exposer au Wiels est pour elle, une grande étape, où on retrouve la variété de ses sujets. Mais ce sont surtout ses séries les plus connues sur les adolescentes qui frappent.

Charlotte Baudry est peintre "autodidacte" dit-elle, même si elle a suivi des cours de "trompe-l’œil". La peinture, avec sa sensualité, ses raccourcis, ses effets, l’intéresse. Son premier grand sujet fut la fragilité de l’adolescente. Elle avait déjà peint la fragilité des architectures. En voyant, autour d’elle, bouger et vivre Juliette, qu’elle photographia et filma, elle en a fait des grands portraits en mouvements, huiles sur toile, techniques mixtes sur papier (encre de Chine, pastels, bombe). L’adolescente est peinte dans des poses cinématographiques, mais aussi comme emprisonnée dans un cadre de vie et dans le cadre formel de l’œuvre, essayant de fuir (tête coupée, bras absent, etc.). Sa chevelure noire qui vole et parfois cache totalement son visage est aussi une fuite possible. Ou lorsqu’elle se bombe elle-même la tête, comme si elle taguait une partie de sa vie. Avoir 16 ans n’est pas un âge si tendre qu’on veut bien le dire. Il y a des fragilités, des interrogations, qui vont alors de pair avec la beauté et l’insouciance de la jeunesse (la vraie Juliette entame maintenant une carrière de chanteuse !).

Ces peintures de Charlotte Baudry cumulent une grande sensualité plastique et l’interrogation existentielle, comme lorsqu’elle peint l’intérieur des sacs des filles, ne montrant qu’une question dans un dessin aux connotations sexuelles évidentes (rappelant les fleurs de Giorgia O’Keefe).

Dans un autoportrait, on la voit prostrée et, en face, elle a placé une peinture d’une salle capitonnée comme dans les hôpitaux psychiatriques. Elle a intitulé son expo "Get drunk", "Soyez ivre", une exhortation punk qu’elle a écrite en minuscules lettres de fils de fer soudés. Reprenant une idée de Jean-Luc Godard dans son film "Masculin-féminin", elle a mené aussi le projet "Mademoiselle nineteen" où un acteur (chez Godard, c’était Léaud) interroge des jeunes filles sur leurs attentes. À cette vidéo, sont joints des portraits dont celui grand et ambigu d’une belle blonde qui semble être encore un grand enfant.

À l’étage supérieur, le ton est tout différent avec Nasreen Mohamedi (1937-1990), une artiste indienne morte il y a onze ans et dont l’œuvre ne fut révélée qu’à la dernière Documenta de Kassel où elle fit événement. Le Wiels poursuit avec elle, et après avoir exposé Evelyne Axell, un cycle de (re) découvertes de femmes artistes qui se situent aux marges de l’histoire de l’art. Cette Indienne n’a rien d’exotique (son art pourrait être de partout), ni rien du commercial d’aujourd’hui. C’est une moderniste qui part de photos abstraites, de dessins fort architecturés, jusqu’à l’épure, au trait, comme le faisaient Agnès Martin aux Etats-Unis et Marthe Wéry chez nous. Une sorte de disciple austère de Malevitch ou Lissitzky. Une artiste qui casse les clichés qu’on aurait pu avoir sur l’art en Inde, même si son cas est spécial, car elle fit ses études artistiques à Londres.

Wiels, Charlotte Baudry et Nasreen Mohamedi, jusqu’au 4 août. du mer. au dim. de 11h à 18h.