Martens : "Di Rupo a sous-estimé la mauvaise foi de certains Flamands"

Dorian de Meeûs Publié le - Mis à jour le

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Un passage du discours de Noël du Roi Albert II a soulevé une polémique en Flandre. Le Premier ministre est-il le seul à relire le discours du Souverain et à l’approuver ? Elio Di Rupo a-t-il sous-estimé l’importance de la référence aux années ’30 ? La N-VA profite-t-elle de la polémique pour discréditer la monarchie ? Wilfried Martens, Premier ministre de 1979 à 1992, est l’Invité du samedi de LaLibre.be

En tant que Flamand et CD&V, estimez-vous que le Premier ministre Elio Di Rupo n’aurait pas dû approuver ce discours ?

D’abord, tous les discours du Roi doivent toujours être couverts par la responsabilité du gouvernement. C’est une tradition et habitude constitutionnelle très importante. Pour un discours de Noël ou de la Fête nationale, cette responsabilité revient au Premier ministre. Ensuite, j’ai lu et relu ce discours. En ce qui concerne la partie sur le populisme, il évoque notre pays mais aussi d’autres pays européens où – je crois – le populisme représente un risque pour nos démocraties parlementaires. C’est le cas en Grèce, en Italie et en France aussi. Sur le contenu, je suis tout à fait d’accord.

Vous auriez donc accepté ce discours ?

Concernant la référence aux années ’30 et connaissant toutes les sensibilités qui existent en Flandre, si j’avais été Premier ministre et confronté à ce texte, j’aurais émis une observation. Clairement, j’aurais maintenu tout le discours mais j’aurais dit au Roi de ne pas faire référence aux années ’30 afin d’éviter qu’elle puisse être utilisée après coup pour alimenter une controverse… comme cela a été fait ! J’aurais insisté pour ne pas garder cette référence-là dans le discours... et évité ainsi son utilisation contre le Roi.

Elio Di Rupo a manqué de nuance dans cette décision ?

Je peux comprendre Elio Di Rupo. Tout homme politique a sa vision propre. Je suis persuadé qu’il était tout à fait de bonne foi, mais il a sous-estimé la mauvaise foi qui existe quelque part en Flandre. La mauvaise foi de certains Flamands.

Après le discours, Bart De Wever (N-VA) disait ne pas se sentir visé par le discours du Roi quand il évoque le populisme et les années ’30. Avant de finalement sortir du bois pour dire que c’est inacceptable… On a l’impression qu’il profite de l’occasion pour imposer son agenda et ses thèmes, non ?

C’est absolument certain ! Il aurait reçu des milliers de mails après avoir dit qu’il ne se sentait pas visé, donc il profite pleinement de cette occasion.

Craignez-vous qu’en vue des législatives de 2014, on va voir ce genre de polémiques s’accumuler ?

Tout dépend de l’attitude des quatre partis traditionnels en Flandre. S’ils maintiennent leur loyauté vis-à-vis de notre pays, de nos institutions et du rôle du Roi… ils peuvent résister. Cela ne dépendra que d’eux.

Vous pensez qu’ils en ont la volonté et l’intérêt politique ?

Je crois, oui. Là, on a vu quelques réactions à chaud sur l’actualité, mais cela se limite à une simple réaction embarrassée. Mais je pense qu’ils vont maintenir ce que j’appelle ‘une loyauté fondamentale’.

Revenons aux discours royaux en général. Concrètement, comment le Roi présente-t-il son projet de discours de Noël ou de Fête nationale au Premier ministre ?

Pendant les 12 ans où j’étais le Premier ministre, le Roi Baudouin me montrait un texte à la fin de notre audience au Palais en me disant « Voilà mon projet de discours. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous des observations ?». Je pouvais lire le texte à côté de lui pendant cette audience. Je devais donner ma réponse ‘sur les bancs’, donc sans recul et sans l’avis d’un collaborateur. Cela se fait immédiatement, il était impossible d’emporter le texte au Cabinet ou ailleurs. C’est clairement un exercice intense où le Premier ministre – et lui seul – porte la responsabilité! Personnellement, j’ai fait des observations une ou deux fois sur des questions mineures. Pendant 12 ans, avec le Roi Baudouin, la décision se prenait toujours au Palais entre nous à la fin de l’audience. Le cabinet n’était jamais mêlé au discours.

A ce moment-là, le Premier ministre a-t-il un vrai pouvoir d’influence ou le Roi tente d’imposer ‘son’ message ?

Non, non, non,… le Roi acceptait immédiatement les modifications. Car ce discours, comme tout autre acte du Roi, est fait sous la responsabilité politique du gouvernement. Il n’y a pas d’exception aux discours annuels.

Le 30 mars 1990, le Roi Baudouin vous avait présenté au Palais un projet de lettre dans laquelle il comptait vous annoncer son refus de signer la loi de dépénalisation de l’avortement. Cela allait à l’encontre de sa conscience…

C’était évidemment beaucoup plus grave ! J’ai tout de suite perçu toutes les conséquences de ce refus. J’ai lu et relu ce projet de texte rédigé en néerlandais devant lui avant de lui dire : « Sire, ce texte soulève un problème fondamental. Formulé de la sorte, cette lettre contraindrait mon gouvernement et moi-même à vous présenter notre démission. Cela pourrait provoquer une crise constitutionnelle et monarchique. Si vous souhaitez éviter cela, vous devez me demander de rechercher une solution qui permettrait de combiner 2 choses : le respect de votre conscience et le bon fonctionnement des institutions. » Le Roi a gardé son projet de lettre. Quelques heures plus tard, j’ai reçu sa lettre au Cabinet, dans laquelle il avait ajouté que le gouvernement et le parlement devaient trouver une solution juridique au problème, afin que sa décision personnelle ne puisse empêcher la loi d’être appliquée, sans pour autant être forcé à aller à l’encontre de sa conscience.

Le Roi vous avait ainsi ouvert une porte...

J’étais soulagé qu’il ait tenu compte de mes observations, car c’était extrêmement grave ! Sans cette ouverture, on aurait eu une crise de la monarchie. Cela ne faisait aucun doute.

En observant les discours royaux depuis des décennies, observez-vous une évolution en terme de neutralité politique ?

Non. Je crois qu’il y a une très forte continuité, même entre les discours du Roi Baudouin et du Roi Albert. Même l’année dernière en pleine crise, le Roi est revenu sur les grands enjeux du moment. On est dans une grande continuité.

On sent déjà le débat sur une monarchie purement protocolaire refaire surface. Vous y êtes favorable ?

Non, pas du tout ! Vous savez, pendant la crise politique de l’année dernière, même Louis Tobback disait « Si on n’avait pas eu le Roi Albert, on n’aurait jamais pu résoudre la crise politique ! On aurait dû l’inventer ». J’ai gardé cette citation, car je l’avais déjà dite à de nombreuses reprises bien avant! On fait souvent référence à la monarchie des Pays-Bas, mais c’est extrêmement simpliste comme raisonnement. On a là un pays non seulement unilingue, mais aussi beaucoup moins complexe sur le plan institutionnel. La situation belge est tout à fait autre : deux opinions publiques différentes, des régions et communautés… On ne peut pas comparer les deux systèmes!

Mais êtes-vous dès lors favorable à ce que le Roi puisse avoir une forme de liberté d’expression dans ses grands discours?

Non, cela doit toujours se faire sous la responsabilité du Premier ministre. Ce n’est pas possible autrement.

 

Entretien : Dorian de Meeûs

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