La Bibliotheca Wittockiana à Woluwe-Saint-Pierre renferme une des plus belles et plus prestigieuses collections de reliure au monde. C’est l’œuvre de Michel Wittock, 75 ans, un passionné bibliophile (sa fortune vient de l’entreprise textile familiale Wittock-Van Landeghem de Tamise), et c’est la seule institution du genre tant en Belgique qu’à l’étranger.

La collection permanente n’est, en général, visible que sur rendez-vous, et comprend plus de 3000 reliures d’art du XVIe au XXIe siècles. De simple bibliothèque privée qu’elle était au moment de l’inauguration en 1983 de ses beaux bâtiments contemporains, la Wittockiana s’est rapidement transformée en "musée privé d’utilité publique"; et avec l’aide de l’Etat belge, elle s’est ouverte au public. Une exposition spéciale est en cours pour présenter tous les jours, au grand public, les plus beaux fleurons de la collection. Et cela, à l’occasion du don de l’essentiel (en volume du moins) de la collection à la Fondation Roi Baudouin afin de pérenniser l’ensemble. Michel Wittock veut ainsi s’assurer qu’à son décès, l’ensemble ne soit pas dispersé. Tout en veillant aussi à ses descendants ("Je n’ai pas collectionné que les reliures, nous dit-il avec humour, mais aussi les enfants. J’en ai 5 et 14 petits-enfants"). Il a déjà mis en vente (et il continuera) des pièces splendides de sa collection mais qui ne sont pas reliées au patrimoine belge. En mai, par exemple, chez Christies, il a vendu pour 1,7 million d’euros, dont 1,1 million pour un rarissime exemplaire de "La description de l’Egypte" par les savants accompagnant Bonaparte, et dans son meuble d’origine, avec 900 gravures. L’acheteur fut à nouveau - il est le numéro un des acheteurs actuels sur le marché - le Qatar pour son futur musée.

L’exposition en cours permet au public de partager et mieux comprendre l’enthousiasme de Michel Wittock qui commença à collectionner il y a près de 65 ans lorsqu’il était élève en culottes courtes à Maredsous et qu’il tomba amoureux de belles reliures chez une bouquiniste. Passionné d’abord d’héraldique, de généalogie et de topographie, il consacra son temps, son argent, jusqu’à sa famille, à sa "drogue", mais le résultat est spectaculaire. L’expo présente les plus belles pièces de ses propres collections telles qu’il les a léguées à la Fondation Roi Baudouin et montre comment la passion d’un collectionneur a pu conduire ce dernier à créer la Wittockiana.

On découvre depuis les fastes de la Renaissance (avec de très rares reliures de Grolier et d’autres appartenant aux rois), jusqu’aux créations expérimentales de l’art contemporain, reflet des dernières acquisitions de la Wittockiana, avec d’étonnantes reliures d’Alechinski, Arrabal, Jean Marchetti ou Jo Delahaut. Tout excité par sa dernière trouvaille, Michel Wittock nous montre ainsi un livre d’un artiste russe actuel avec une reliure faite d’engrenages qui fonctionnent tous ! Entre-temps, on découvre de splendides reliures Art nouveau et Art déco, d’autres d’Asger Jorn, le fondateur de Cobra, ou de Guy Debord, le pape du situationnisme.

Michel Wittock a donc fait don de l’essentiel de sa collection via la Fondation Roi Baudouin comme nous le révélions en janvier dernier (en y ajoutant de surprenantes collections annexes, comme une collection de hochets et une autre d’almanachs de Gotha !).

En accord avec ses descendants, il avait réalisé le 20 décembre dernier une donation de 80 % de ses collections à un fonds Michel Wittock qui reviendra à la Bibliotheca Wittockiana via la Fondation Roi Baudouin, garant du respect des conditions mises. Il est explicitement prévu - sinon la donation deviendrait caduque - que sa collection restera dans le bâtiment actuel, une belle maison moderne louée pour un franc symbolique à la Bibliotheca par Michel Wittock et avec un bail courant jusqu’en 2050 ! La Fondation Roi Baudouin, qui aura un administrateur au fonds, veillera qu’il en sera bien ainsi après la mort de Michel Wittock. Il lègue au fonds Michel Wittock 80 % de ses collections dont, nous dit-il, toutes les reliures belges, depuis la première reliure réalisée en Belgique jusqu’aux reliures contemporaines; les 15000 ouvrages de la salle de lecture destinés aux chercheurs; toutes les archives comme celles d’Henry Van de Velde, le cabinet Valère-Gille et tout ce qui y est lié comme la correspondance avec Mallarmé, etc. (Le grand-père de Michel Wittock fut le dernier directeur du mouvement de la Jeune Belgique et fut en contact avec les milieux littéraires de l’époque). Michel Wittock donne aussi au fonds Michel Wittock une somme pour assurer l’entretien du bâtiment. L’Etat continuera à payer le personnel (contre l’ouverture de la Bibliotheca au public). La Communauté française subventionne aussi l’institution depuis 2010. Michel Wittock est ainsi assuré que ses collections ne soient ni dispersées ni transmises à une institution comme la Bibliothèque Royale où il craint qu’elles ne soient "noyées". Ce qu’il n’a pas donné au fonds Wittock ne représente que 20 % en volume (davantage en valeur) et est mis en vente.

"Le fonds Michel Wittock, de la passion au don", Bibliotheca Wittockiana, rue du Bemel, 23, 1150 Bruxelles, 02/7622139, ouvert du mardi au samedi de 10 à 17h.