PORTRAIT

Une femme sous l'emprise d'un démon - comme elle persiste à se présenter elle-même - ou un être plus complexe, sombre et manipulateur, à l'image de son mari? Difficile de trancher, Michelle Martin oscillant sans cesse entre l'une et l'autre face. La personnalité est fuyante, comme le regard.

Née le 15 janvier 1960 à Bruxelles, Michelle Martin est l'unique enfant d'un couple d'employés, marié sur le tard. La famille s'installe en 1964 dans un quartier résidentiel de Waterloo, où les Martin ont fait construire une maison. Un matin de février 1966, un accident de voiture sur le chemin de l'école fait basculer l'enfance de Michelle. Au volant, son père (46 ans) est tué sur le coup. La fillette de 6 ans s'en tire avec une fracture du crâne, une commotion cérébrale, une jambe cassée et 15 jours d'hôpital. Mais le grand choc, c'est évidemment la mort de son père. «C'était mon dieu», dira-t-elle, en pleurant, aux experts psychiatres après son arrestation, en août 1996.

Sa mère, qui sombre dans la dépression, ne se remettra jamais de la mort de son mari. Elle reporte toute son attention sur son enfant, la surprotégeant, la couvant, l'enfermant dans un cocon. Sur un meuble: une photo et le dernier mouchoir du papa. Jusqu'à ses 18 ans, Michelle Martin dormira à côté de sa mère, dans le même lit...

Le grave accident dont la petite a été victime n'affectera pas sa scolarité. De l'avis général, dans les deux écoles primaires qu'elle a fréquentées à Waterloo, Michelle était une enfant très régulière, studieuse, très polie et toujours impeccablement habillée. Bref, l'image d'une petite fille modèle. Au lycée de Braine-l'Alleud, ensuite, elle obtient son diplôme d'humanités sans échec. Elle laisse aussi une bonne impression chez les professeurs. «Elle était parfois têtue mais restait toujours polie», note une enseignante. «Elle n'avait pas d'amie. (...) Elle avait toutefois le caractère bien trempé, sachant dire non quand il le fallait», relève une autre.

A 18 ans, Michelle Martin s'inscrit à l'Ecole normale de Nivelles. On y garde le souvenir d'une étudiante timide, effacée, taiseuse, sans grande personnalité. Ses anciens condisciples se souviennent que chaque perspective d'une boum, chaque sortie déclenchaient un conflit avec Mme Martin. Qui la gâtait en vêtements et bijoux: Michelle allait à l'école en tailleur chic; les autres élèves portaient des jeans. Aucun garçon ne pouvait franchir le seuil de la maison.

En juin 1981, Michelle Martin obtient son diplôme d'institutrice. «Si ma mère était contente (...), elle imaginait que j'allais rester près d'elle, raconte-t-elle aux enquêteurs. De mon côté, je paniquais beaucoup parce qu'en fait, je me sentais livrée à moi-même face à la vie d'adulte qui m'attendait et à laquelle je n'étais pas préparée. Je me sentais toute perdue et incapable d'enseigner.»

Fin 1981, elle fait la connaissance de Marc Dutroux, sur la glace de la patinoire de Forest. Le jeune homme qui s'improvise moniteur lui cache sa situation d'homme marié, père de deux enfants. Mais il se fait appeler Dubois - du nom de son épouse. L'oie blanche tombe sous le charme de ce garçon sûr de lui, un peu vantard, très séducteur. «Mes relations avec lui contrastaient énormément avec ce que je connaissais aux côtés de ma maman. Avec lui, je me sentais vivre. (...) Je ne connaissais rien de la vie et encore moins des hommes. Je ne connaîtrai que Dutroux (...) qui est devenu mon dieu comme mon père l'était», dit-elle au cours d'une audition. Marc Dutroux venait à Forest en tractant une caravane qu'il installait sur le parking de la patinoire. «C'est là que nous nous rendions.»

Les semaines passant, Dutroux lui apprend qu'il n'est pas sa seule maîtresse. Mais elle semble curieusement accepter cet état de fait. Début 1983, elle quitte la maison familiale de Waterloo pour se domicilier à Goutroux, là où Dutroux habitait avec son ancienne épouse. Les témoignages des voisins décrivent une femme radicalement différente de la jeune fille soignée de Waterloo. «On voyait rarement Michelle Martin. Elle portait souvent les mêmes vêtements et longtemps.» A cette époque, elle ne travaille pas. En sortant de l'école normale, l'institutrice a fait quelques intérims dans le Brabant wallon. Mais au total, elle n'a enseigné que 13 mois. Pendant toute l'année 1983, sa première année de vie commune avec Dutroux, elle est au chômage, avant d'entamer une période de repos de grossesse et d'accouchement. En juin 1984, elle donne naissance à leur premier fils: François. (*) Plusieurs témoignages sur la manière dont l'enfant est traité laissent sans voix. Ainsi, une proche décrit une scène intolérable. «Dutroux était très brutal avec le petit François. (*) Il avait «shooté» avec le pied dans le gamin qui venait à lui. Il l'avait envoyé ainsi rouler sur plusieurs mètres sans aucune réaction de Michelle Martin.»

Sous l'influence pernicieuse de Dutroux, la jeune femme change, adoptant un mode de vie en totale rupture avec celui de ses jeunes années. Une évolution qui n'échappe pas à ses anciennes relations. Autour du couple, le vide se fait peu à peu. Une ancienne condisciple se souvient d'une visite à Goutroux, en 1984. «Michelle était mal habillée, d'une manière «godiche», avec des chaussures un peu «bobonne». Ce n'était plus du tout la fille coquette de l'école normale.» Il régnait un grand désordre dans la maison, pas bien tenue.

En 1985, Martin s'installe au 128, route de Philippeville à Marcinelle, dans une maison que Dutroux vient d'acquérir.

Chômage, maladie, violence familiale... Le quartier ne brille pas par sa réputation. On ferme les yeux sur les petits trafics des uns et des autres. «Chacun sa merde», résume un riverain. Quand même, le Dutroux, c'est «un drôle de type», dont on se méfie. Sa femme? «Elle marchait souvent la tête baissée. Je l'ai déjà vue avec des yeux au beurre noir», témoigne un voisin. «Dutroux se disputait régulièrement avec sa femme et il la battait. Il ne se gênait pas pour crier», confirme une autre.

Si les relations avec Marc Dutroux s'enveniment, Martin semble pourtant s'accommoder de l'attitude de son compagnon. Elle entre dans l'ombre de tous ses mauvais coups. Elle le suit lors de vols sur des chantiers dès 1983 - faits pour lesquels elle ne sera pas inquiétée. Surtout, elle se rendra complice d'odieux viols - sur 5 jeunes filles, dont une enfant de 11 ans! - pour lesquels le couple sera arrêté le 3 février 1986. Michelle Martin fera 3 mois de détention préventive à la prison de Mons. Incarcérée, elle écrit de longues lettres à sa mère. «Il (Dutroux) ne supporte pas que les choses lui échappent. Il ne veut absolument pas que je le quitte. (...) Il m'éloignait peu à peu du monde extérieur, de ses lois, de ma mère aussi», écrit-elle ainsi le 13 février. «Pourquoi ne pas l'avoir quitté?», s'interroge-t-elle elle-même, avant d'aligner ses minables raisons: «Peur d'affronter l'existence toute seule; il serait venu me rechercher; il est le père de mon enfant; je n'avais pas envie que les autres constatent l'échec.» Dans ce même courrier, elle affirme que Dutroux n'a pas un caractère violent: «Marc ne m'a jamais frappée gratuitement.» N'empêche, Martin confie à sa mère qu'elle se préparait «quand même» à le quitter.

Elle ne joindra jamais le geste à la parole. Libérée le 28 avril 1986, elle se réfugie chez sa mère à Waterloo, où elle retrouve son fils, qui n'a pas 2 ans, avant de retourner s'installer à Marcinelle - là où les viols ont été commis! Dutroux, lui, reste détenu. Le 16 décembre, elle épouse son homme au parloir de la prison de Jamioulx.

Suite à sa condamnation par la cour d'appel de Mons, le 26 avril 1989, à 5 ans de prison pour sa complicité dans les faits de viol, Mme Martin purgera sa peine à la prison de Bruges d'octobre 1989 à août 1991 - Marc Dutroux, en détention préventive depuis février 1986, écope de 13 ans et demi de prison. Pendant ce temps, François (*), 5 ans, est placé dans un home, puis dans une famille d'accueil.

A sa sortie de prison, Martin s'installe à Rixensart. Quand Dutroux est libéré à son tour, en avril 1992, le couple retourne s'installer à Marcinelle. Le 24 septembre 1993, naît un deuxième fils: Kevin. (*) Un troisième enfant, une petite fille: Cécile (*), verra le jour le 24 novembre 1995.

Marc Dutroux a repris ses activités: vols, cambriolages et trafics en tous genres. Quant à Michelle Martin, elle est indemnisée par la mutuelle pour incapacité de travail depuis novembre 1988. Au terme de sa première détention, elle avait déjà été 4 mois «sur la mutuelle», pour état dépressif réactionnel. Par la suite, un contrôleur de l'Inami constatera, au terme d'une enquête, que l'intéressée a pourtant repris une activité professionnelle pour le compte de son mari: transports de matériaux à l'aide d'une camionnette, travaux de rénovation à Marcinelle au premier semestre 1993. Elle sera dès lors exclue du droit des indemnités et sommée de rembourser une somme de 1,450 million de francs belges indûment perçue.

Courant 1992, Martin et ses enfants aménagent à Sars-la-Buissière, Dutroux restant domicilié à Marcinelle. Le ménage va sur une jambe, comme on dit. «Michelle Martin était très taiseuse quant à aborder ses problèmes personnels. (...) C'est Dutroux qui, au départ semblait avoir l'ascendant sur sa femme, mais depuis peu de temps, j'ai remarqué que Martin était beaucoup plus mordante, même en présence de Dutroux», indique une voisine de Sars. «Pendant la dernière grossesse de Martin, celle-ci était plus agressive et elle avait même parfois le dessus sur son époux», dit un autre habitant de la rue de Rubignies. Dutroux criait souvent sur Martin sans que cela ne provoque un changement du comportement de celle-ci, a constaté une troisième.

Manipulée ou manipulatrice, Michelle Martin? Au terme de l'enquête de moralité menée par la cellule de Neufchâteau, la question reste posée. «Force est de constater qu'il existe une réelle ambiguïté dans la personnalité» de l'intéressée. «Si elle sait donner d'elle-même l'image d'une femme effacée, d'autres témoignages la présentent sous un autre jour». Un pédopsychiatre qui s'est occupé de François (*) évoque l'impression laissée par sa rencontre avec Martin: «Un certain autoritarisme, comme si tout lui était dû.» Un médecin de Waterloo, qui l'a soignée, au début de 1996, s'est rendu compte qu'elle était «fort manipulatrice», dit-il. «Je pense même qu'elle m'a mené en bateau, cela notamment sur ses dires concernant son mari (Dutroux était alors en détention préventive, NdlR)

A propos de l'affaire Dutroux, Michelle Martin affirmera toujours qu'elle n'a jamais vu ni Julie, ni Mélissa, ni An, ni Eefje. «J'ai honte: je culpabilise terriblement pour les filles décédées. (...) J'ai été manipulée, torturée physiquement et moralement. J'ai tout accepté de Dutroux mais dans le seul but de ne pas perdre mes enfants qui sont et resteront le seul but de mon existence», lâchera-t-elle aux enquêteurs.

Mais pourquoi cette mère de famille, informée par Dutroux en temps réel de chaque enlèvement et consciente de la gravité des faits, n'a-t-elle rien fait pour les arrêter? Pour se défendre, Michelle Martin explique qu'elle se sentait «possédée» par son mari: «C'est comme s'il me droguait. Il n'avait pas besoin d'être là. Il était dans tous les pores de ma peau. (...) Avec le temps, j'en avais de plus en plus peur... Je n'avais plus de personnalité, je ne pensais plus ce que je voulais, je ne me sentais plus moi-même.»

Mais, enfin, quand Marc Dutroux est en prison en décembre 1995, et que Julie et Mélissa sont - prétendument - dans la cave de Marcinelle, pourquoi ne pas les avoir libérées? Martin donne sa version, épouvantable, inimaginable, inconcevable - à moins que les enfants n'étaient pas là ou qu'elles étaient déjà mortes? «Je suis descendue à la cave. Je tremblais comme une feuille. Lorsque je suis arrivée devant la cache, un profond dilemme s'est posé à moi, comme depuis le début où j'ai appris la présence des enfants à Marcinelle. En même temps, je voulais ouvrir cette cache et d'un autre côté, je me refusais à l'ouvrir. Je ne voulais pas me rendre complice de leurs actes mais je voulais également venir en aide à ces enfants. J'avais également peur de ces enfants. (...) Dans mon esprit, l'image de lions, de bêtes féroces qui auraient pu m'agresser avait pris place. Je sais que cela peut être difficile à concevoir, mais j'étais tout à fait déconnectée de la réalité.» Peu de temps après, elle conduit ses deux bergers allemands à Marcinelle, pour garder la maison. «Tous les 4 jours, j'allais nourrir les chiens.» Pas les enfants.

Le bilan médicopsychologique de fin d'instruction relève que Michelle Martin «reste inscrite dans un déni complet de responsabilité». L'intéressée garde sa ligne de défense selon laquelle elle était «l'objet» de Marc Dutroux. Son discours reste centré sur elle-même tout en argumentant sur l'avenir de ses enfants. Les deux plus jeunes sont placés en famille d'accueil; elle les rencontre une fois par mois au parloir. L'aîné, qui va avoir 20 ans, semble prendre ses distances et vit en autonomie.

(*) Prénom d'emprunt.

© La Libre Belgique 2004