Avec la mort, mardi à Gand, de Jacques Schotte, c'est une des pages les plus brillantes et les plus excitantes intellectuellement de ces dernières années qui se tourne. Jacques Schotte fut, dans les années 60 et 70, un extraordinaire stimulant de l'esprit, un agitateur d'idées, un enseignant hors pair à l'UCL qui passionnait ses auditoires en leur ouvrant, entre autres, les chemins de la psychanalyse, de Freud à Lacan et Szondi. Il pouvait tenir ses étudiants en haleine cinq heures d'affilée sans un moment de lassitude. Il brassait tant de concepts qu'il s'aidait d'incessants mouvements corporels comme pour les rassembler. Esprit anticonformiste, il était hiver comme été, en toutes circonstances, pieds nus dans des sandales.

Psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie, philosophe, il a fait partie de la "dream team" de l'UCL, avec Alphonse de Waelhens, Antoine Vergote, et des philosophes comme Ladrière et Taminiaux. Jacques Schotte avait des maîtres. En psychiatrie, Maldinet, Binswanger et Tosquelles qui l'introduisit à la psychothérapie institutionnelle. En philosophie, Merleau-Ponty et Levi-Strauss. En psychanalyse, il suivit à Paris les séminaires de Lacan et devint fondateur et membre du directoire de l'école freudienne créée par Lacan. Il côtoya aussi Lagache et Dolto. Il fut un grand admirateur de Léopold Szondi, psychanalyste hongrois, auteur d'un célèbre test projectif et fin analyste de la vie pulsionnelle. Il fonda "l'école belge de psychanalyse", dans le sillage de l'école freudienne. Toute une génération de psychanalystes est née de son enseignement, avec un esprit critique et audacieux qu'on ne retrouve plus toujours aujourd'hui dans les facultés de psychologie.

Flamand d'orgine, habitant Gand, Jacques Schotte avait une culture gigantesque. Sa belle maison était envahie par les livres au point qu'il fallait se frayer un chemin entre les empilements pour le retrouver.

Le psychanalyste Francis Martens, qui l'a très bien connu, l'avait encore rencontré il y a un an, pour la sortie de son livre de souvenirs ("Un parcours"). Jacques Schotte avait dédicacé son exemplaire en signant "Le dernier des Romains" (face à la barbarie montante). "Il y avait un monde fou pour l'entendre, se rappelle Francis Martens. Il avait le sentiment qu'on était retombé dans une période où on se contentait de manager les désordres comportementaux et où les psychanalystes se réduisaient à des groupes identitaires plus qu'intellectuels. La pensée n'est plus à la mode, remarquait-il, car la pensée est un acte de résistance. Il était un formidable transmetteur qui ouvrait les gens à leurs propres réflexions. Il les mettait en mouvement, il agitait des pensées, tout en étant ouvert aussi, comme psychiatre, aux progrès médicamenteux."