Entretien

Après la démission surprise de Wouter Hessels début décembre, un mois à peine après sa nomination, c’est son directeur adjoint, Nicola Mazzanti, qui est finalement entré en fonction le 1er janvier à la tête de Cinematek, en remplacement de Gabrielle Claes. Cet Italien de 48 ans, né à Bologne, n’est pas un nouveau venu : depuis 2009, il assure la gestion et la numérisation des collections de la Cinémathèque. Son parcours est éloquent. Après avoir tourné quelques films ("terrible", de son aveu), Nicola Mazzanti est entré en 1981 à la Cinémathèque de Bologne qu’il a contribué à faire la plus importante de la péninsule. En 1985, il a cofondé le festival "Il cinema ritrovato" ("Le cinéma retrouvé"), qui s’est imposé comme le "Cannes" du patrimoine cinématographique et de la restauration des films. Devenu un spécialiste renommé de l’archivage et de la préservation des films, Nicola Mazzanti a fondé en 1992 "L’immagine ritrovata", laboratoire spécialisé dans la restauration. Parallèlement, il a mené depuis de multiples missions internationales d’audit et de consultance. Depuis 2004, il apporte plus précisément son expertise aux cinémathèques confrontées aux enjeux du passage au tout numérique. Autant dire que face à ce défi capital pour le futur, sa présence à la tête de la Cinémathèque royale constitue un atout considérable.

Vous voilà seul aux commandes de Cinematek. Y a-t-il toujours la volonté de constituer un duo ?

Disons qu’il faut compléter l’équipe. Je connais mes limites, qui ne concernent pas seulement ma non-connaissance du néerlandais (que j’apprends). Il faut aussi connaître le milieu belge, ses spécificités, des deux côtés de la frontière linguistique. Pour cela, il serait bon de compléter l’équipe de direction. Par ailleurs, il y a des trous dans l’équipe. Tonie Dewaele, qui s’occupe de la programmation, vient de prendre une année sabbatique. Il faut aussi un nouveau responsable des collections, poste que j’occupais depuis 2009.

Mais tout est donc en ordre ?

J’ai dit que je respectais la décision de Wouter Hessels sur un plan personnel. Mais je la regrette aussi, car je pense qu’il aurait pu contribuer à l’évolution de Cinémathèque. Nous nous entendons bien. J’espère néanmoins que nous pourrons travailler ensemble dans le futur

Quels sont vos goûts cinéphiles ?

Eclectiques. Comme j’ai restauré énormément de films muets, j’ai une prédilection pour ceux-ci. Surtout ceux dit de "la seconde époque", soit de 1905 à 1917. C’est un moment excitant d’innovation et de création, avant l’émergence du long-métrage. Je nourris une affection pour le cinéma italien, particulièrement les films des années 50 puis des années 70, et pour le cinéma asiatique qui, je trouve, nous a offert des choses intéressantes ces vingt dernières années. J’apprécie également le cinéma classique américain et le cinéma indépendant. Et aussi le cinéma expérimental, dont Cinematek possède une riche collection, fruit, notamment, du célèbre festival de Knokke.

Qu’est-ce qui vous a amené à la Cinémathèque belge ?

La Cinémathèque a été pionnière de la numérisation des collections. Gabrielle Claes l’a initiée dès 2002. Elle m’avait invité dès cette année à y collaborer. Pour la génération d’archivistes à laquelle j’appartiens, la Cinémathèque royale a toujours été une référence. Gabrielle a contribué à changer l’histoire des cinémathèques durant les vingt ans qu’elle a passé à la direction. Elle a notamment œuvré à la mise en place de l’Association européenne des cinémathèques (ACE) dont elle fut la première présidente. Noël Desmet, qui a pris sa retraite il y a un an et demi, fut aussi une référence dans le domaine de la restauration des films. J’ai été son élève.

La cinémathèque reste-t-elle une telle référence ?

Elle a toujours un rôle à jouer. Elle a été pionnière dans le passage au numérique. Elle a une expertise. Dans ses multiples activités, elle est aussi exemplaire du rôle d’une telle institution. Tout ce qu’elle fait paraît naturel aux yeux des cinéphiles belges, mais je peux vous dire que c’est loin d’être le cas dans d’autres cinémathèques. J’ai rencontré dernièrement le responsable d’une cinémathèque étrangère m’expliquant qu’il venait de mettre en place un comité de réflexion pour la diffusion de DVD de films de leurs collections. Nous en avons déjà édité trente-deux.

Le cinéma achève sa conversion au numérique. Quels en sont les enjeux pour une cinémathèque ?

Numériser n’est plus un choix, c’est une nécessité. Toutes les salles, même les salles art et essai, vont être équipées en numérique. Cette mutation pose toute une série de questions. Il faut convertir en contenus numériques l’existant. La cinémathèque dispose d’une collection de films considérable. Il faudra conserver les nouvelles copies numériques. Or, une copie 35 mm peut se détériorer, se griffer, perdre ses couleurs, mais il reste toujours une trace de l’image qui peut être restaurée. Si un fichier numérique se détériore ou est enregistré en un format qui deviendrait obsolète, il ne restera rien de son contenu Ensuite, il faut continuer à acquérir les œuvres. Or, indépendamment même de la question du dépôt légal (qui n’existe pas pour les films, NdA), il faut envisager un dépôt structuré, sinon on risque de ne pas recevoir certains types de films. Par exemple, pour les studios américains, le but est de diffuser les films à partir d’un seul point, Los Angeles ou Londres. Il n’y a donc plus de copies physiques sur les différents territoires. Qui nous fournira la copie numérique ? Aurons-nous les codes de décryptages ?

Mais le numérique est aussi une chance d’augmenter la diffusion.

Oui. Les opportunités d’accès aux œuvres se multiplient. Il faut utiliser tous les outils à notre disposition : DVD, VOD, Web Lorsqu’on édite un DVD sur le Congo belge, nous n’y mettons qu’une partie des documents dont nous disposons. Selon les projets, on pourrait imaginer des outils de diffusion différents et multiples. J’aimerais pouvoir mettre tous les films belges sur le Web, mais il faut tenir compte des droits. Ce n’est évidemment pas le type de projet que la Cinémathèque mènera seule.

Ce qui pose la question du budget. La Cinémathèque a eu un déficit de 223 000 euros en 2010 ; son budget plafonne à 4,3 millions.

(Sourire entendu). Oui. L’enjeu budgétaire est important par rapport à la numérisation. Le budget est limité aujourd’hui, c’est un fait. Mais nous connaissons aussi la situation économique en général et celle des institutions culturelles dans le monde entier. Je n’ai pas encore rencontré M. Magnette, notre ministre de tutelle. Mais je crois que tout le monde est conscient des enjeux.

A cet égard, est-ce que le projet de partenariat privé/public pour la numérisation des collections des Etablissements scientifiques fédéraux et de la Cinémathèque serait une piste réaliste ?

J’ai vu le document. Il fait 500 pages. C’est un projet ambitieux, complexe, qui, en théorie, répondrait au financement de la numérisation. Franchement, je ne sais pas si ça se fera. Si un tel projet passait, cela placerait la Belgique à l’avant-garde en la matière. Nous avons proposé dans ce cadre la numérisation de tous les films belges de la collection de la Cinémathèque.

Est-ce qu’une autre piste pour rationaliser les coûts, ne serait pas une mutualisation de la numérisation de leur collection entre les différentes cinémathèques, par exemple au sein de l’ACE ?

On le fait déjà. Avant de numériser une œuvre, on demande aux autres cinémathèques si elles ne l’ont pas déjà fait. Mais il faut aussi garder à l’esprit que la version d’un film n’est pas toujours la même d’un territoire à l’autre. Il faut effectivement créer ou renforcer les réseaux de collaboration. Nous avons par exemple un projet lié au centième anniversaire de la Première Guerre mondiale. Vingt cinémathèques européennes vont numériser leurs archives cinématographiques sur le conflit - soit un total d’environ un millier d’heures de film. Le tout sera ensuite mis en ligne sur Europeana.

Cinematek reste une institution fédérale dans un pays communautarisé. Est-ce une difficulté ?

Personnellement, je vois la cinémathèque comme une ressource commune aussi bien pour la Belgique que pour les Communautés et les Régions. Ses collections constituent la mémoire filmique du pays, en matière documentaire, jusqu’aux années soixante (où l’émergence de la télévision fait passer le documentaire du support cinéma au support télévision). La situation institutionnelle de la Belgique n’est pas un obstacle. En Italie, nous avons quatre ou cinq cinémathèques. En Espagne, où j’ai travaillé aussi, il y en a dix-sept - une par communauté autonome. Aux Etats-Unis, il y en a aussi un nombre considérable. La pluralité n’est pas un problème à mes yeux.