RÉCIT

L'esprit régnant en 1977, Joe Strummer, de Clash, saura, mieux que quiconque sans doute, le résumer en un refrain lapidaire - celui de... «1977», évidemment. Soit, énoncée sans équivoque, une sentence en forme de profession de foi: «No Elvis, Beatles or the Rolling Stones in 1977.» Soit l'année punk, et celle d'un grand chambardement - musical s'entend, mais pas exclusivement; celui que décrit encore Alain Pacadis, chroniqueur à «Libé», dans son livre en forme de journal, «Un jeune homme chic» (Ed. Denoël) : «1977: une année clef dans l'histoire de notre culture... de notre vie. Depuis plusieurs mois, on sent dans l'air comme une vibration vague: des mouvements qui, il y a un an encore, n'étaient que des épicentres marginaux, des courants underground. Mais maintenant c'est au grand jour que nous allons pouvoir nous afficher, désormais nous allons pouvoir montrer au monde nos faces blafardes et nos coeurs couleur de ténèbres car OUR TIME IS UP.»

THE BLANK GENERATION

L'explosion d'alors est en germe depuis quelques années - en réaction, notamment, à l'ennui généré par la production musicale du moment, boursouflée et lénifiante dans sa large majorité; on vit l'époque, sinistrée, du rock progressif. Dès le milieu des années septante, New York vibre ainsi d'éclats électriques.

Enregistré en 1975, «Horses», le premier album de Patti Smith, fait figure de détonateur. Dans la foulée, c'est toute une scène qui se déploie, héritière putative du Velvet Underground et d'Andy Warhol, mais encore des New York Dolls. Il y a là Television, Blondie, les Ramones, Suicide, les Talking Heads et autres Voidoids de Richard Hell - inventeur auto-proclamé d'un look (vêtements lacérés) qui fera florès, mais encore compositeur d'un hymne fédérateur, «The Blank Generation».

L'énergie est assurément dévastatrice - les Ramones, en particulier, semblent jouer plus vite que quiconque auparavant; on ne soulignera jamais assez l'impact de leur premier album, éponyme, sur tout ce qui allait compter dans le rock à suivre. Mais le punk, dans sa version new-yorkaise originelle, est également courant à teneur hautement esthétique, au sens noble du terme; plus raffiné, à divers égards, que son pendant britannique.

Démonstration limpide avec Television, dont sort en 1977 le premier album, «Marquee Moon», et qui s'emploie d'emblée à brouiller les pistes. Le son est tendu et typiquement new-yorkais, mais s'y insinuent également des colorations west coast portées par les guitares de Richard Lloyd et Tom Verlaine, libérées pour de longues plages en suspension. De cette alchimie fragile découle un assemblage somptueux, pour une cathédrale sonore à l'épreuve du temps - le punk tient là son chef-d'oeuvre, même si cet album n'a de punk que le nom, tant il s'aventure au-delà.

UN RAS-LE-BOL

S'il puise son inspiration aux mêmes sources musicales (Velvet, Stooges, Dolls,...), le pendant anglais du mouvement a été précédé du pub-rock des Dr Feelgood, Count Bishops et autres Eddie & The Hot Rods, qui écumaient alors le Royaume. Faisant table rase du passé, le punk y est l'expression d'impulsions et de frustrations toutes adolescentes. Lesquelles ont pour nom un ennui profond - ce «Boredom» que chanteront limpidement les Buzzcocks sur leur premier simple - mais encore la révolte face à l'absence totale de perspective - les «Career Opportunities» ironiquement évoquées par Clash sur leur premier album. Clash qui appelle encore à une «White Riot», en écho aux émeutes raciales qui ont agité le carnaval de Notting Hill, quartier jamaïcain de Londres, en 1976.

Après l'élan libérateur - fort vite avorté cependant - des années soixante, la décennie à suivre apparaît en effet comme un concentré de désolation: les utopies semblent en berne; le contexte d'ensemble est pour le moins morose.

Ainsi, une rapide radiographie de la seconde moitié des seventies aligne-t-elle, parmi les événements les plus significatifs, une exacerbation des tensions en Afrique du Sud - Soweto est le théâtre d'émeutes sanglantes en 76, toujours - mais encore la dégradation dramatique de la situation au Liban.

Plus diffus, peut-être, le sentiment qui prévaut en Angleterre est celui de l'aliénation, un désenchantement urbain qui, à Londres et ailleurs, invite à la rébellion.

En chanson, cela peut donner un titre générique - à la façon du «I'm against it» dont accoucheront les cousins d'Amérique des Ramones -, d'autres plus ciblés. Ainsi des Sex Pistols, qui brocardent allègrement les institutions britanniques, à commencer par la première d'entre elles, la reine, dans «God save the queen»... Légendaire critique rock, Lester Bangs saura traduire en mots la rage d'alors: «...Tout d'un coup c'était comme si quelqu'un avait ouvert les vannes: dix millions de petits groupes, dans le monde entier, sont arrivés comme un ouragan, réduisant les habitants en bouillie avec leurs guitares et gueulant des trucs sans suite et râleurs comme quoi ils en avaient ras-le-bol de tout.» (Dans «Psychotic reactions & autres carburateurs flingués», aux éditions Tristram)

Le cri, à forte coloration nihiliste et/ou anarchiste, est asséné sur un mode brut; il s'assortit, à l'occasion, d'une solide dose de provocation, cet outil que manie avec un talent tout particulier Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols, dont les faits d'armes - incendiaires - feraient presque oublier qu'ils sont un fichu bon groupe de rock'n'roll...

Calcul ou non, de Kings Road, Londres, à Bradford, en passant par Glasgow, Liverpool ou Newcastle, la Grande-Bretagne de 76-77 est solidement secouée - les bonnes consciences ont peur, les autorités interdisent, d'autres s'indignent; pour mesurer l'impact du punk sur une société anglaise sclérosée, on se reportera à «The Filth and the Fury», excellent documentaire de Julien Temple sur les Sex Pistols. Ce, tandis que la scène musicale retrouve une vigueur originelle. Damned, Stranglers, Buzzcocks, Elvis Costello & the Attractions, Siouxsie & the Banshees, Adverts, X-Ray-Spex, Jam, Generation X, Wire... on ne compte pas les groupes incandescents apparus alors, dans une effervescence jamais approchée depuis (le mouvement essaimera d'ailleurs un peu partout).

UNE CONSCIENCE

Parmi ceux-là, The Clash, bien sûr, groupe quintessentiel, alliant chansons dévastatrices, esthétique et conscience - ouvertement à gauche, ils seront de tous les (bons) combats. Non sans, judicieusement, élargir l'horizon musical punk (ce, dès leur premier album, qui, à côté de moult brûlots, propose une incursion en territoire reggae avec une reprise de «Police and Thieves»).

Judicieusement, parce que, fidèle en cela à un «no future» d'emblée proclamé haut et fort, le punk, mouvement maniant l'urgence, ne saurait durer (même si en subsistera un état d'esprit, tellement plus intéressant que les ersatz apparus ensuite). Ou alors, au prix d'une récupération honnie - ce que ne manquera pas de brocarder Alternative TV dans son single «How Much Longer».

UNE ÉPOQUE DÉSABUSÉE

Un album, divers scandales et une icône, Sid Vicious, plus loin, et voilà les Pistols enterrés aux premiers jours de 1978. La scène des débuts se dilue, les uns disparaissant de même, les autres évoluant. Du reste, la fin des années septante sera-t-elle particulièrement riche quoique désabusée - ainsi quand, dans «I Believe», sur «A Different Kind of Tension», Pete Shelley, des Buzzcocks, martèle «There is no love in this world anymore», constat lucide mais non moins désespéré.

C'est en 1979, toujours, que sort un album communément admis comme l'un des (si pas le) meilleurs de l'histoire du rock, «London Calling», de Clash, évidemment. La pochette en est calquée sur une autre, d'Elvis - on est loin des affirmations péremptoires de 1977 -, le contenu en est tout simplement affolant, de la plage titulaire à «Guns of Brixton». Comme si, avec cet album, le groupe avait fait la synthèse du rock dans ses diverses tendances pour en élargir toujours plus le champ...

Cela étant, mais n'est-ce pas aussi le reflet d'une époque qui voit Thatcher s'installer au 10, Downing Street, et, l'année suivante, en 1980, Ronald Reagan être élu à la présidence des Etats-Unis, la production musicale entre dans une phase objectivement dépressive. Si le punk a multiplié les possibilités, suivant le précepte bien connu du «do it yourself», et en générant labels indépendants, presse, etc., la new wave qui lui a succédé s'abîme bientôt dans un spleen affiché - celui des Joy Division et autres Cure. Quand il ne s'agit pas d'une superficialité annonçant celle des années à suivre...

La fièvre semble bel et bien retombée, n'étaient divers cas isolés. Et The Clash qui, inlassablement, s'attache à l'état du monde. Avec «Sandinista», cette fois, triple album qui, au-delà du contenu engagé faisant écho à la situation au Nicaragua, traduit, jusque dans son prix, celui d'un simple, une philosophie généreuse. Mais si le groupe londonien a su révolutionner le champ musical, il n'en ira pas de même de cet autre combat: «Nous nous sommes battus pour un monde moins misérable, explique Joe Strummer dans «Westway to the World», l'excellent document filmé que consacra Don Letts au groupe. Mais si Karl Marx n'avait rien pu y faire, comment quatre guitaristes de Londres auraient-ils pu y arriver? Mais nous avons essayé...»

Ce qui, en tout état de cause, n'est pas le moindre de leurs mérites...

Demain: U 2, le rock façon new-wave (1983)

© La Libre Belgique 2004