Envoyée spéciale à Istanbul

Jamais, sans doute, le Festival de théâtre d’Istanbul, créé en 1989 par la Fondation pour la culture et les arts (IKSV), n’aura eu autant de raisons d’être. Non seulement parce qu’avec le thème "Liberté-Questionnements", il évoque des sujets aussi importants que la guerre, la violence, l’immigration et les droits de l’homme; mais aussi parce qu’il a lieu à l’heure où le gouvernement d’Ankara, de plus en plus conservateur et dirigé par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, vient d’annoncer qu’il allait supprimer les subventions octroyées aux théâtres nationaux, au nombre de cinquante-huit. Autant dire que l’affaire fait grand bruit sur les rives du Bosphore, en ce pays de riche tradition théâtrale où Atatürk s’était empressé, lors de son arrivée au pouvoir, en 1923, de fonder l’opéra, le conservatoire, le théâtre et le ballet. Dès lors, face à cette menace gouvernementale, les artistes n’hésitent pas à clamer leur inquiétude. Directrice de la Fondation IKSV, Dikmen Gürün s’insurge, elle aussi, contre cette décision : "C’est incroyable. Un gouvernement n’a pas le droit d’agir de la sorte et de supprimer les subsides au théâtre. Nous ne l’accepterons pas."

Partout l’inquiétude est palpable. Alors que le festival cherche à accroître sa notoriété, voilà que l’on tente de lui couper l’herbe sous les pieds et les artistes ne savent pas à quoi ressembleront leurs lendemains. Ainsi, c’est un véritable cri d’alarme qu’a lancé Sahika Tekand à l’issue de la première de "Play" de Samuel Beckett (notre photo), une représentation qui a eu lieu au prestigieux théâtre municipal d’Istanbul, une salle de six cents places également menacée de disparition, et qui a été applaudie par une assemblée debout. Interprétée par quinze comédiens placés sur un immense échiquier vertical, cette histoire absurde, comme il se doit, de ménage à trois, avait, par sa précision et sa multiplication d’acteurs, une dimension vertigineuse d’autant qu’elle était jouée à un rythme particulièrement soutenu. Même les Turcs ne comprenaient pas toujours toutes les paroles mais tous étaient bluffés par ces apparitions successives dès que s’éclairaient les cases, une manière intelligente de transmettre l’angoisse existentielle de Beckett. Pointue dans ses recherches sur la direction d’acteurs, Sahika Tekand, bien connue des spectateurs du Bozar ou du Tonneelhuis, a créé Studion Players dans les années 90 avec lequel elle monte ses propres projets. Elle est l’une des grandes figures du théâtre turc.

A l’instar d’Avignon, d’Edimbourg ou du Kunstenfestivaldesarts, Istanbul aimerait donc entrer dans la cour des grands, raison pour laquelle il invite des artistes aussi prestigieux que l’Allemand Thomas Ostermeier, qui a ouvert les festivités avec son "Hamlet", la Cie française Montalvo-Hervieu venue danser "Orphée" et, bien sûr, Kutlug Ataman, enfant du pays, célèbre artiste contemporain, vidéaste, auquel on doit, entre autres, "Kuba/Paradise" ou "Never My Soul" et dont nous publierons prochainement une grande interview. Après avoir été emprisonné puis menacé de mort, il a vécu longtemps aux Etats-Unis. De retour au bercail, il propose une performance participative, "Silsel, Letters to Turkey". "Silsel" comme "battement d’aile" en araméen, la langue millénaire qu’aurait parlée Jésus, correspond aux représentations du ciel autrefois peintes dans les maisons syriaques. Opprimé et contraint à rester enfermé, le peuple syriaque peignait les plafonds de ses maisons pour avoir l’illusion de regarder le ciel. Dans le préau de l’école Galata, des morceaux de tissu, des marqueurs, de la colle et de la laine attendent les visiteurs invités à réaliser leur propre dessin et à transmettre un message pour la Turquie avant de le coudre eux-mêmes à la longue banderole déjà existante et appelée à s’exposer dans de nombreux festivals. Instant de paix et de sérénité, loin de l’incessante agitation d’Istanbul, toujours aussi grouillante malgré la majesté du palais de Topkapi qui la domine et surplombe les eaux turquoises du Bosphore.

Plus traditionnelle dans son approche, mais néanmoins très touchante et professionnelle, Nesrin Kazankaya, grande actrice, auteur et metteur en scène, est passée du Théâtre national d’Ankara à la direction de celui d’Istanbul avant de fonder son propre théâtre, le Tiyatro. Cette indépendance lui permet d’aborder pour la première fois au théâtre des sujets aussi tabous que la migration obligatoire des populations après la guerre de 1923, en imaginant, comme il en existait beaucoup à l’époque, une famille traditionnelle grecque et son personnel turc, faisant partie de la famille jusqu’à ce que les événements extérieurs n’en dégradent les relations intérieures. Un savant mélange de Tchekhov et de tragédie grecque à l’écriture serrée.

Beaucoup de jeunes artistes ont également la parole au festival, entre autres grâce à la programmation "Nouvelle Vague" instaurée cette année en vue de pointer du doigt l’évolution du théâtre turc à une époque où les jeunes créateurs vont volontiers se frotter ailleurs pour revenir ensuite à Istanbul. Parmi eux, bien sûr, le tonitruant Mesut Arslan, né à Istanbul d’un père kosovar et d’une mère macédonienne. Arrivé à Anvers à l’âge de vingt ans, il a vécu dix ans au bord de cet Escaut qu’il compare à la mer brune d’Izmir, a fondé l’Arts Festival 0090 et est, depuis 2010, un des collaborateurs artistiques de Guy Cassiers au Toneelhuis d’Anvers. Celui-ci coproduit d’ailleurs son "The Room and The Man" du dramaturge flamand Eric De Volder, vision étonnante des relations hommes-femmes, monologue joué à deux voix pour mieux souligner l’incompréhension et la perception des mystères de l’amour.

Amaigri, fatigué mais affamé à quatre heures de l’après-midi, l’artiste nous attend dans un de ces restaurants qu’on ne découvre qu’avec les autochtones, dans une ruelle désaffectée, à deux pas du Garajeistanbul, une des scènes alternatives de la ville où il monte sa nouvelle création. En vitrine, sur le buffet, trônent des poivrons farcis à se damner, un taboulé d’enfer, des boulettes dignes de leur origine et les incontournables délices turcs, ces "Turkish delight" également au menu du festival grâce à la Prospero Dance Company qui explore la question du corps et dépeint le parcours d’une femme arménienne prise dans l’enfer des régimes. En attendant, pour déguster ce mélange de saveurs orientales, on s’installe à l’une des quatre tables donnant sur la cuisine pour mieux comprendre comment Mesut Arslan, débordant d’énergie, a vécu son arrivée dans la banlieue anversoise : "C’était incroyable. A six heures, tous les volets étaient tirés et il n’y avait plus âme qui vive. En Belgique, chaque chose est rangée et tout est intériorisé. Ici, c’est l’inverse, on vit et on parle dans tous les sens et parfois on regrette, mais les Flamands, eux, ont trouvé dans le théâtre une formidable façon d’extérioriser ce qu’ils ont toujours dû garder en eux. Quand on me demande d’où je viens, je réponds que je ne me sens ni Turc ni Belge, je suis seulement humain et, comme le disent mes amis, je suis le pont entre l’Est et l’Ouest", déclare le metteur en scène dont "The Room and The Man" sera au Toneelhuis le 12 décembre prochain et pour qui la modernité se révèle plus dans l’approche intrinsèque des choses que dans leur forme.