AMBIANCE

À DOUARNENEZ

Avis de tempête sur le Festival du film de Douarnenez! Des vents de 120 km/h ont contraint les organisateurs à démonter le «village», coeur de la manifestation où un chapiteau et des tentes accueillent chaque année concerts, buvettes et restaurant. Grain passager ou mauvais coup d'un vent du nord brelien qui s'est invité à Douarnenez? La ville «aux trois ports» accueille le cinéma du pays aux trois communautés, le temps d'un festival intitulé «Les Belgiques». Titre un peu provocateur - ou à peine prémonitoire à en croire certains pessimistes comme Luc de Heusch - mais pouvait-il en être autrement venant de cette localité du Finistère qui a élu le premier maire communiste de France en 1921 et, quatre ans plus tard, la première femme maire?

FESTIVAL DES MINORITÉS

Yves Le Manach est breton, écrivain et bruxellois d'adoption depuis près de vingt ans. «Quand je suis arrivé à Bruxelles, explique-t-il, j'ai été surpris de voir que tout était écrit en deux langues. Pour un Breton venant d'un Etat français jacobin niant les langues locales, c'était quelque chose de formidable.» Fin des années 70, quand Le Manach monte à Bruxelles, certains Bretons commencent à se réapproprier leur culture en apprenant la langue qu'on avait interdit à leurs parents de parler. Le rejet du centralisme parisien se cristallise aussi à l'époque dans la mobilisation contre l'installation d'une centrale nucléaire à Plogoff, à une trentaine de kilomètres de Douarnenez. La contestation dure deux ans, jusqu'à l'élection à la présidence de François Mitterrand, qui annule le projet. De ces mouvances est né en septembre 1978 un Festival des minorités nationales. «On se retrouvait autour de projections de cinéma, se rappelle Caroline Troin, codirectrice du festival. On voyait le cinéma comme un objet de discussion et de lutte.»

Revendications culturelle, linguistique, voire autonomiste, nos Bretons trublions, héritiers des Sans-Culottes et des Bonnets Rouges, auraient pu consacrer leur premier festival à la Flandre. Mais c'est vers les cousins québécois qu'ils se tournent pour leur premier festival. «En nous rendant au Québec, on s'est rendu compte que les Québécois eux-mêmes pouvaient opprimer une autre minorité, comme les Amérindiens d'Amérique du Nord... auxquels on consacra notre deuxième édition.»

Une dynamique était née, qui allait voir les Douarnenistes découvrir successivement les cinémas des Dom-Tom, tsigane, catalan, basque, tibétain, palestinien, aborigène, berbère, afro-américain, maori, yiddish ou kurdes, des peuples de Chine ou de l'ex-URSS, sans oublier presque tous les représentants des langues d'oc ou celte (Irlande, Ecosse, Pays de Galles) et même ceux des peuples de l'Arctique. Surprenant de voir la Belgique, Etat souverain depuis 174 ans, en telle compagnie. Sauf qu'il s'agit donc des Belgiques - soit la flamande, la francophone, la wallonne, la bruxelloise, la germanophone ou celle de l'immigration. Et qu'alors revient la question: pourquoi pas plus tôt que cette 27e édition pour un pays qui défraie la chronique depuis plus de trente ans, à l'étranger compris, avec ses conflits communautaires.

«On a toujours quatre ou cinq dossiers en chantier, explique Caroline Troin. La question flamande revenait régulièrement. Finalement, on s'est dit qu'il était difficile de dissocier le tout. Qu'il fallait axer un festival sur toutes les communautés du pays.» Et six mois durant, l'équipe du festival de Douarnenez a visionné plus de 300 films, en sélectionnant 85, courts métrages, longs métrages, fictions et documentaires constituant une rétrospective comme on n'en a jamais vu en Belgique. Et pour cause: c'est toujours de l'un ou de l'autre qu'il s'agit. Celui du Nord ou celui du Sud ; celui d'hier ou d'aujourd'hui ; le surréaliste ou le social ; le documentaire ou celui de fiction... A Douarnenez, point de clivage. Et ressort soudain l'image d'une Belgique qui se révèle riche dans «la diversité de l'union», pour reprendre une jolie formule de Philippe Suinen, du Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique.

Et comment mieux refléter cette diversité que de faire se côtoyer les fictions d'André Delvaux («Un soir, un train», poème surréaliste qui est aussi un des rares films belges à avoir pour toile de fond le «Walen buiten» de Louvain) et celles de Robbe de Hert («Caméra Sutra», «Mort d'un homme sandwich»), les documentaires de Lydia Chagoll («Des enfants derrière les barbelés» sur la doctrine nazie) et ceux de Benoît Dervaux («La devinière», merveilleuse peinture d'un centre d'hébergement pour aliénés mentaux), sans oublier les films d'animation de Raoul Servais, ceux de l'Atelier Caméra enfants admis ou une compilation de courts métrages issus de l'Ecole de la Cambre.

IDENTITÉS CULINAIRES

«L'Europe sera belge ou ne sera pas», écrit Geert Van Istendael dans le programme du festival. Le seul «écrivain néerlandophone bruxellois», parmi les nombreux invités du festival, voit dans le subtil quoique délicat équilibre institutionnel belge un modèle pour une Europe toujours plus fournie en Etats, en langues, en religion. Il faut donc venir en cette périphérie bretonne de la République «une et indivisible» de France - où l'on commence à parler décentralisation - pour apprécier à nouveau toute la subtilité de notre omelette communautaire.

Et dans la ville qui revendique l'invention du kouign amann, fameuse pâtisserie bretonne, on s'y connaît en recettes inédites. Comme celle faisant cohabiter projection de films et conférences didactiques (vous oseriez infliger à un public estival français un descriptif du «labyrinthe belge», vous?). Ou celle mélangeant allègrement courts métrages, art et essai, documentaires ethnographiques aux succès nationaux comme «Daens», «Toto le héros» ou «La Promesse» (mais point de «C'est arrivé près de chez vous» pour une obscure raison de droits).

Question identité culinaire, l'occasion fut aussi donnée au Breton bruxellois Yves Le Manach de revenir sur son pavé dans la marmitte: son opuscule intitulé «Le fritisme»(1) où il affirme que la première trace historique authentifiée de la frite remonte au XVIIIe siècle en...Bretagne! Histoire de se venger de l'affront gastronomique, le plasticien belge Marcel Vandeweyer et sa femme Chantal Declercq ont imposé à la cité bretonne un circuit «Les mordus du chicon». Et en fait de mordus, le couple d'artistes a si bien craqué sur les lieux qu'il veut y élire domicile...

KERMESSE BRETONNE

Ce joyeux autant qu'ambitieux éclectisme du festival porte ses fruits: les trois salles totalisant 550 places ne désemplissent (presque) pas, ce qui devrait garantir à cette édition ses 20000 entrées, soit un quart de plus que la population locale! Même le plus surréaliste des rêveurs n'ose fantasmer sur un festival qui ferait 1,25 million d'entrées à Bruxelles...

Le secret du succès tient sans doute, en partie, à la convivialité remarquable d'un festival dont les quelque 200 bénévoles enthousiastes se mettent en quatre aussi bien pour les invités que pour le public. Aussitôt la météo rétablie, on redresse chapiteau et tentes sur la place de la poste, rebaptisée pour la circonstance place Frans Buyens, en hommage au cinéaste belge récemment disparu, dont le fameux «Combattre pour nos droits» sur les grèves de l'hiver 60-61 est projeté. «Si on ne savait pas qu'ils font ça chaque année, on croirait qu'ils ont recréé pour l'occasion une kermesse flamande», lâche, amusé, le réalisateur flamand Lieden Debrauwer, dont «Pauline et Paulette» a fait salle comble.

Sur ce «village» dans la ville, on discute jusqu'aux petites heures cinémas et cultures (le pluriel est plus que jamais de rigueur) autour de bières (belges et bretonnes), de frites (belges ou bretonnes?) et de poulet aux choux (de Bruxelles uniquement).

Cerise sur la crêpe (bretonne): les rencontres avec les réalisateurs. Des petits déjeuners sont organisés tous les matins où, autour des croissants et des confitures maison (préparées par l'une des innombrables bénévoles du festival), le public peut discuter d'un des films de la veille ou de la journée avec son auteur.

Au gré des conversations, le festival prend tout son sens. Lorsque Sébastien Andres présente son documentaire «La Frontière», souvenirs de son grand-père enrôlé de force dans la Wehrmacht après la défaite de mai 40 parce que né dans les cantons de l'Est, Erwan Moalic, l'autre co-directeur du festival, fait le lien avec les «malgré nous», Français qui furent aussi contraints de porter l'uniforme de l'occupant.

«D'une histoire particulière belge, on passe à l'Histoire universelle.» En découle une heure de discussion à bâtons rompus, qui débouche aussi bien sur la nécessité du faire du documentaire de mémoire que sur cette constante de bien des premiers films belges de se tourner vers les personnes âgées. «C'est ce qui nous a touchés, explique Erwan, c'est cette démarche globale qu'ont beaucoup de jeunes réalisateurs belges de redonner la parole aux aînés. »

DE HEUSCH SUPERSTAR

Parmi les doyens des Belges présents, Luc de Heusch, du haut de ses 85 ans, fait d'ailleurs un tabac, attirant un public curieux à chacune des projections de ses sept films, dont «Une république devenue folle-Rwanda: 1894-1994». Des gens de tous âges, et pas spécialement cinéphiles, faisaient même la queue sous le vent pour voir son interpellant «Quand j'étais Belge». «On se dit que ce doit être une bonne description du conflit linguistique. Et puis, ici, ça nous interpelle, cette question des langues et ce système fédéral», confie un aspirant spectateur battant le pavé.

Luc de Heusch a pu aussi rendre hommage à son mentor, Henri Storck, dont il est président du Fonds. Le célèbre «Misère au Borinage» fut évidemment projeté. Mais, chose rare, complété du non moins célèbre «Déjà s'envole la fleur maigre», tourné trente ans plus tard, en 1960, au même endroit par Paul Meyer (et censuré trois décennies durant), et de «Lettres à Henri Storck» de Patrick Jean, retour sur les lieux du tournage en 1999, c'est une rare mise en perspective historique et cinématographique qui en a été offerte au public du festival.

Storck, dont on connaît l'intérêt pour le documentaire artistique, fut aussi l'objet d'un opportun hasard lors de la projection de «Images d'Ostende», poème visuel sur sa ville natale: lors du chapitre sur l'écume, une brusque pluie crépita sur le toit du cinéma, en parfaite synchronisation avec l'image. Ou quand le surréalisme rencontre les éléments. Ou quand la Bretagne succombe à la belgitude.

(1) Le fritisme, Yves Le Manach, éditions La Digitale, 64 pages.

Festival de cinéma de Douarnenez jusqu'au 24 août.

Tél: + 33 (0)2 98 92 09 21. www.kerys.com/festival

© La Libre Belgique 2004