Photographie

Face au grand espace lumineux du B.P.S.22 à Charleroi il y a une photo d’amateur agrandie qui représente un petit garçon seul, isolé du reste du monde par une épaisse retouche de couleur. Le verre qui la protège reflète l’exposition à laquelle elle donne son titre The Allochtoon. Cet enfant, c’est l’artiste Charif Benhelima lui-même; ce à quoi il fait face, c’est ce qu’il considère comme le fil rouge de sa vie. En l’occurrence, une quarantaine d’années à s’interroger sur son identité. Et il y avait de quoi. Dans une lettre au Roi écrite à même le sol et couvrant toute la travée centrale de l’espace, l’artiste met - si l’on peut dire - les choses à plat : "Ma mère, Francine Van Laethem, est née à Menin, elle est donc dite autochtone. Mon père, Ahmed Benhelima, est né à Asilah, au Royaume du Maroc, il est dès lors allochtone. Moi-même je suis né à Anderlecht, j’ai grandi en Flandre occidentale et j’ai été naturalisé Belge en 1982. J’avais alors 15 ans. On me qualifie d’allochtone alors que, Sire, je suis du même pays que Vous et Vos enfants".

Cette interpellation est complétée à même le béton des deux autres travées par le texte que la Belgique adressait à ceux qu’elle appelait à venir travailler chez nous, dans nos mines le plus souvent : "Travailleurs, soyez les bienvenus ". Où le visiteur est amené à fouler allègrement des promesses d’Etat qui par définition n’engagent personne, des textes creux qui en revanche ont attiré des foules de gens - déjà démunis chez eux - à venir essayer la misère chez nous. Ce fut le cas de ce père que Benhelima d’ailleurs connut à peine.

Le sentiment d’être étranger

Sur les murs, de part et d’autre de ce chant de sirène éhonté, le visiteur est confronté à quatre séries de photographies en noir et blanc. Intitulée Enfants dans un environnement urbain, la première d’entre elles nous montre toute une ribambelle occupée à jouer en rue. Les clichés de ces enfants d’immigrés sont pris à leur hauteur, sauf un : celui d’un jeune juif, marchant droit comme un i devant un mur de parpaings. La distance et la raideur de l’image reflètent l’état d’esprit d’un auteur cherchant ses racines arabes au début des années 90 et s’identifiant par la suite, comme on peut le voir dans la série Petit Château, à ceux que notre pays maintient à sa lisière.

On comprend dès lors le choc que ce fut pour lui d’apprendre lors d’un séjour à New York que son nom indiquait certainement une origine sémitique pour sa famille marocaine. Dans ses veines coulait du sang arabe et juif. Pour un Belge dit allochtone, élevé en flamand, cela faisait beaucoup. Ce sera le point de départ de Semites, un travail de toute beauté que l’on a pu voir cet automne au Palais des Beaux Arts de Bruxelles (LLC du 10/10/2012). On le retrouve ici, comme l’indique le titre Semite : A Wall under Construction, sous la forme d’un mur de portraits trouvés au Maroc et rephotographiés au Polaroid 600. Un mur dont les 135 visages de personnes issues de sa famille ou anonymes semblent de plus en plus flous au fur et à mesure que l’on se rapproche d’eux. Un peu comme si le roc identitaire n’était que mirage, un peu comme si ces parcelles d’identité n’avaient de sens que toutes prises ensemble.

Passé cette puissante métaphore bien au centre de l’exposition, le visiteur retrouve San Damiano et Héléna Benjouira, les deux autres séries en noir et blanc qui le replacent plus que les deux premières encore face à la réalité sordide de la marginalité d’immigrés, illégaux ou non. Tout ce travail photographique de grande qualité est en fait le résultat d’une recherche de neuf ans sur le sentiment d’être un étranger que Benhelima publia en 1999 chez Ludion. Ce livre Welcome to Belgium était accompagné d’une parabole qui se déploie ici en grand, comme une colonne vertébrale : "J’ai 8 ans. Mon instituteur me demande ce que font mes parents. Je dis : "Ma mère est infirmière et mon père est policier", puis "J’ai douze ans [ ] Je dis "Ma mère est baronne et mon père est quelqu’un d’important". Et ainsi de suite jusqu’à 31 ans, âge auquel il regardait enfin sa condition en face.

Tout ce remarquable dispositif est complété par la projection de "Déjà s’envole la fleur maigre" de Paul Meyer. Un film rare qui au départ était une commande propagandiste du Ministre belge de l’Instruction publique pour montrer la bonne adaptation des enfants des travailleurs immigrés chez nous et dont le réalisateur fit une dénonciation de l’exploitation des allochtones dans nos mines. D’où la fureur de Paul-Henri Spaak à l’époque. Paul Meyer sera accusé de détournement de fonds publics et condamné à les rembourser toute sa vie.

"The Allochtoon" de Charif Benhelima. Commissariat de Pierre-Olivier Rollin. Charleroi, B.P.S.22, boulevard Solvay, 22. Jusqu’au 26 mai 2013, du mercredi au dimanche, de 12h à 18h. Infos : http://bps22.hainaut.be