éblouissement

Musique ardente et cosmique", était-il annoncé pour le concert de l’ONB, vendredi dernier au Bozar : "ardente" pour Scriabine et son "Prométhée", "cosmique" pour Gustave Holst et ses "Planètes" ; jusque-là, tout est clair. Plus curieuse, était l’annonce d’une sorte d’ouverture pour piano seul comprenant, toujours de Scriabine, le "Feuillet d’album" op.45/1, la Sonate n°7 ("Messe blanche") et le mythique "Vers la flamme", avec, au clavier, Bernard Lemmens. Un pianiste de génie, belge (né à Genappe), qui remporta à 22 ans le concours Scriabine, fit un début de carrière éblouissant, signa - parmi ses nombreux enregistrements "de jeunesse" - des merveilles signées Prokofiev, Rachmaninov, Jolivet ou Liszt (sonate fabuleuse) et qui, aujourd’hui, ne joue pratiquement plus jamais en Belgique, et, à vrai dire, pas beaucoup plus à l’étranger. La mise en scène du concert - d’un effet théâtral saisissant - le fit jouer seul, sous un pinceau de lumière, au centre de l’orchestre et des chœurs (de l’UE) ayant déjà pris place sur le plateau. Un immense musicien, singulièrement disparu des salles, retrouvait soudain, au milieu de ses pairs, la place qui lui revenait. Le plus extraordinaire étant que malgré l’absence, la privation, l’incroyable oubli, Bernard Lemmens rappela ce soir là, avec l’insolence de celui qui n’a plus rien à démontrer, la mesure de son talent, son engagement radical, son inépuisable invention, sa maîtrise absolue du clavier (il continue à s’entraîner ), sa proximité organique avec Scriabine, notamment par les alternances signifiantes de douceur et de violence, et l’efflorescence infinie des couleurs.

Mais la vraie reconnaissance vint du public, captif dès les première mesures du délicat "Feuillet" et dès lors prêt à suivre le pianiste dans les méandres tourmentés de la 7e Sonate et l’exaltation paroxystique de "Vers la flamme" (annonciatrice de ce qui allait suivre). Il reste à espérer que cette réapparition ne sera pas qu’une "Vision fugitive" (de Prokofiev, également enregistrée par le pianiste ).

Pour la suite de la partie consacrée à Scriabine, Jan Michiels succéda à Bernard Lemmens au piano et Stefan Blunier gagna le pupitre de direction tandis que l’artiste britannique Norman Perryman s’installait devant son "chevalet" de peinture cinétique pour accompagner, en direct, "Prométhée, le poème du feu". Scriabine avait imaginé pour son "Prométhée" un "orgue" de couleurs associées à des sons ; Perryman imagina tout autre chose mais avec un sens du drame (celui qui se jouait à l’orchestre, au clavier et dans les chœurs) et une liaison aux mouvements de la partition - admirablement servie par la direction de Blunier - que le compositeur n’aurait pas reniés. Un concert comme on les rêve : surprenant, polymorphe, novateur. Sans compter la présence de Lemmens ! (Nous n’avons pas assisté aux "Planètes" de Holst).