Paix sur les morts

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Opéra d’Anvers, jeudi soir. Le rideau vient de tomber sur la première de "La Forza del destino" de Verdi, l’impression est si forte que les gens vont les uns vers les autres, même sans se connaître, pour partager leur émotion. C’est un signe qui ne trompe pas.

Pendant trois heures, les artistes ont maintenu le public sur une trajectoire unique, violente et douloureuse : celle d’une interminable "vendetta" dans laquelle se trouvent piégés les trois principaux protagonistes de l’opéra - Leonora, son amant Alvaro, qui tua par accident le père de Leonora, et son frère, Carlo, décidé à venger son père.

La version donnée à Anvers propose, pour la première fois en Belgique, la version originale de Saint-Pétersbourg, créée en 1862, accueillie à l’époque avec des réserves qui entraînèrent de laborieuses modifications (version 1869) et dont on voit bien, après la première anversoise, qu’elles étaient infondées. Encore fallait-il leur opposer une vision forte et une réalisation musicale exemplaire.

En homme de théâtre avisé, l’Allemand Michael Thalheimer - qui signe ici son 4e opéra - démontre avec art que chez Verdi plus que chez tout autre, la musique est une mise en scène en soi. Plutôt que de compenser les éventuelles défaillances du livret, il se fie à ce que lui dicte la partition, il élimine toute couleur locale (l’action se déroule en Espagne et en Italie à la fin du XVIIIe siècle), se centre sur deux thèmes forts - la pulsion de mort et l’appel à la spiritualité - et impose une direction d’acteur précise et efficace, en particulier au chœur, dont l’importance dramaturgique est ici essentielle.

Par son dépouillement, le début s’apparente à une version oratorio, mais où chaque mouvement, chaque regard compte ; à partir du 3e acte, le chœur lui-même devient le décor d’une guerre aveugle, décrite à travers la fragilité de ses victimes, hommes aux chemises ensanglantées, femmes en sous-vêtements souillés par les poussières et les fumées, à la fois armée, peuple, remparts, tous anéantis par la fatalité aveugle - ou la séduction - de la violence (ici représentée Preziosilla). Avec, pour seules issues, la prière ou la mort.

Se fier à la musique, c’est devoir compter sur la direction musicale et sur les interprètes : à cet égard, la production du Vlaamse Opera est époustouflante. L’Autrichien Alexander Joel - déjà entendu à Anvers dans "Don Carlos" et "Die Frau ohne Schatten" - allie idéalement la grande ligne et les détails, exigeant beaucoup mais faisant confiance (le regarder diriger est une leçon) et obtenant tout de l’orchestre et du plateau.

La distribution, enfin, est du plus haut niveau, jusque dans les "petits" rôles, avec l’Américaine Catherine Naglestad, sublime Leonora, entourée de deux Russes talentueux, le baryton Vladimir Stoyanov (Carlo) et le super-ténor Mikhaïl Agafonov (Alvaro), de la mezzo Viktoria Vizin (Preziosilla, avant une prochaine Carmen), ainsi que de Christof Fischesser (Padre Guardanio), Josef Wagner (Fra Melitone), Jaco Huijpen, Anneke Luyten, Gijs Van de Linden et Igor Bakan.

Vlaamse Opera, à Anvers les 12, 15, 21 et 23 février - A Gand, les 2, 4, 7 et 10 mars. Infos : 070.22.02.02 ou www.vlaamseopera.be

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