Qu'en est-il de la mémoire du théâtre, art éphémère par excellence? Celle de l'acteur est une des plus fiables qui soient en la matière. Ses impressions s'avèrent souvent plus ancrées que celle de l'auteur voire du metteur en scène car c'est lui qui, tous les soirs accomplit le rite pour de nouveaux spectateurs. On saura donc gré aux Presses de la Bellone d'avoir pris l'initiative d'un volume de «Conversations avec Paul Anrieu», comédien belge majeur de la seconde moitié du XXe siècle.

A 75 ans, il y raconte à Anne Molitor et Philippe Warrand, sur un ton alerte et familier, son «chemin de vie», donnant ainsi un regard sur l'histoire du théâtre en Belgique depuis 1950 et un éclairage sur Beckett, Brecht et l'Insas. Ce volume à l'agréable mise en page agrémentée de photos comporte également des témoignages de l'académicien Jacques De Decker, du metteur en scène, ethnographe et cinéaste Eric Pauwels et de l'astrologue Eric Panichi. Une cruelle ironie du sort veut que ce livre soit paru quasi en même temps que s'éteignait son ami et compagnon de théâtre de toujours, Paul Roland (LLB du 2 juillet 2005). Pour ces deux hommes, la «carrière» théâtrale aura été également un itinéraire spirituel.

Fils d'un employé d'assurances passionné de théâtre, Paul Vancoppenolle rêve lui aussi des planches, mais choisit sagement de faire ses romanes à l'Université libre de Bruxelles. On n'échappe pas si facilement à son destin: il entre au Jeune Théâtre de l'ULB que dirige Henri Billen - encore un, tiens, qui pourrait utilement «raconter son chemin».

La naïveté comme pureté

De là, c'est le Rideau, les Galeries, des cours privés avec Julien Bertheau, sociétaire de la Comédie-Française. En 1956, il crée en Belgique, avec Paul Roland, «En attendant Godot» de Beckett. Puis il monte Brecht aux Galeries, suscitant un vrai tollé parmi les abonnés. Ensuite, il met en scène Marcelle Dambremont et Raoul Demanez dans «Roméo et Juliette» au Château de Beersel, puis «Le Cercle de craie caucasien» de Brecht au Rideau. Il collabore aussi activement à la radio et à la télévision.

Engagé communiste à vingt ans pendant deux années, il perd ses illusions mais pas sa fraîcheur. Comme en témoigne son rôle déterminant aux côtés de Raymond Ravar dans la fondation de l'Insas ou pour cette «Maison de la Parole» qu'il a lancée plus récemment.

Retiré en France depuis 1997, il n'exprime qu'un seul regret: «Le temps de voir mes enfants m'a manqué; j'étais si occupé à tenter de donner vie à des fantômes...»

«Le Passage du témoin», conversations avec Paul Anrieu, comédien, metteur en scène. Presses de la Bellone, 95 pp., 10 €.

© La Libre Belgique 2005