Pierre s'avance, badin, vers la nef du Louvre. Nokia y organise une soirée de lancement avec invités triés sur le volet. Ils sont chic.

Pierre, au contraire, est un «crevard». Catogan, barbe de trois jours, T-shirt lambda, pas d'invitation mais une envie furieuse «de boire et s'éclater». Heureusement, Pierre n'est pas seul. Comme près de 1000 Parisiens, cet iconographe de 32 ans fait partie du Syndicat du hype (SDH), un webgroupe créé en septembre 2001 par Thierry Théolier, 34 ans, chômeur. La vocation du groupe: intégrer puis désintégrer la hype, «cette nouvelle aristocratie qui pratique l'exclusion au travers de signes extérieurs (richesse, beauté, pouvoir) et la rétention d'informations».

En clair, le groupe veut dénoncer la multiplication des «soirées VIP» qui finissent par transformer la nuit parisienne en camp retranché de la mondanité. Leur second objectif est largement moins ambitieux: «profiter «à mort» de ces fêtes «tout en conchiant la hype». D'où l'idée de promouvoir un réseau ouvert à tous, divulguant chaque jour une douzaine de «bons plans» (vernissages, open-bar, soirées) avec pour seule consigne, la gratuité absolue de l'accès.

Les informations communiquées sont accompagnées de combines pour s'incruster: photocopies de flyers, numéros des «RP» (responsables des «relations publiques») , noms à lâcher à l'entrée, liens vers les «guest-lists»... A l'arrivée, ces «activistes», comme ils se définissent eux-mêmes, ne piratent pas grand-chose d'autres que des petits fours. Quant à l'aspect performance artistique de la chose, il reste à prouver. Leur attitude, gratuite, exhibitionniste, boostée par des pulsions autodestructrices se situerait plutôt du côté de l'émission de MTV Jackass, où des ados attardés sont filmés en train de se fouetter le sexe avec des orties où d'avaler du piment par poignées.

JAMAIS LA QUEUE TU NE FERAS

A l'entrée de la nef du Louvre, une centaine de piétineurs cravatés se compriment contre des videurs. Pierre, le pas léger, slalome entre la foule, s'excuse avec autorité. «Il faut donner l'impression d'avoir 150 % de confiance en soi», glisse-t-il avant de se présenter à l'entrée comme journaliste. Le portier de la nuit s'efface, Pierre entre en seigneur. «Au premier barrage, ça marche toujours.» Un rire. Mais souvent, les méthodes employées sont plus trash, en accord avec le credo «crevard» (sans thunes, sans futur, sans scrupule) du groupe. «L'histoire la plus mémorable, c'était pour une soirée MTV ultra-sélect, raconte Bibi, un des syndicalistes accros. Certains ont réussi à récupérer les cartons d'invit'dans les poubelles de l'imprimeur dont ils avaient retrouvé la trace.»

D'autres fois, les syndicalistes de la hype sont contraints au door crashing, une méthode consistant à rentrer «à l'arraché». Exemple: les cocktails de l'éditeur Léo Scheer rue de Verneuil où, à chaque fois, ils dévalisent au culot champagne et canapés.

BEAUCOUP D'ENNEMIS TU TE FERAS

A force d'enfoncer des portes fermées, le syndicat s'est attiré quelques inimitiés. Au Pulp, à l'espace Ricard, à l'Emporio Armani Café, on se souvient de Thierry Théolier, 34 ans, nom de code ThTh, qui a dû être débarqué à chaque fois manu militari. D'entre tous, ce chômeur-grand timonier est certainement le plus virulent. Le plus mégalo, aussi, puisque tout le SDH fonctionne autour de sa personne et qu'il se débrouille pour le faire savoir. Sorte de Rastignac post-punk, il nourrit une haine incommensurable à l'encontre des milieux fashion, depuis un séjour comme barman au Martinez lors du Festival de Cannes. Du coup, nombre d'organisateurs redoutent sa bande.

D'autres, qui ont déjà eu affaire à eux, n'ont pas cette crainte et dressent un portrait au vitriol: «Ce sont des teigneux à la noix, des provinciaux qui se nourrissent des déchets des autres. Ils n'ont aucun sens de rien, se revendiquent des situationnistes et de Debord mais n'ont sûrement jamais ouvert un livre. Franchement, je préférerais voir des Hells Angels débarquer en soirée en foutant des pains à tout le monde plutôt que ces cancrelats.»

PARFOIS DE RÈGLE TU TE PASSERAS

Tous les coups sont permis. Vieux roublard, Pierre savait qu'un deuxième filtrage plus complexe l'attendait dans le hall du Louvre. Des hôtesses derrière une table contrôlent la guest-list. Chaque invité inscrit se voit remettre un précieux sésame sous forme de bracelet. Pierre a une technique: débusquer quelqu'un avec une invit' et prétendre qu'il est son photographe en brandissant un mini-appareil numérique. Du bagout, de l'impro, l'hôtesse interloquée et le bracelet est dans le sac. Mais ça ne fonctionne pas toujours. Pour preuve, la soirée Madonna chez Gallimard le 15 septembre pour le lancement mondial de son livre pour enfants. Vladimir et deux acolytes tentent leur chance malgré les bardées de flics et autres videurs. Pour toute arme, ils possèdent une caméra. Racontent qu'ils sont une équipe télé, Canal J de préférence, pour trouver un prétexte en rapport avec la venue de Madonna et son livre jeunesse.

Au premier contrôle, la tchatche fonctionne. Parvenus jusqu'à l'attachée de presse-gardienne du temple, ils sont rembarrés.

DE BEAUX DISCOURS TU FERAS

En soirée, on les reconnaît facilement. «Ce sont les seuls accoudés au bar avec deux coupes de champagne à la main», s'amuse l'un deux. Ils se flairent, se regroupent. Font partie d'une même famille initiée sur le Web. C'est leur avantage numéro un. Ce côté «syndicat» justement qu'ils mettent en avant. Le discours est bien emballé. Une pseudo-lutte de classes (la plupart des adhérents étant sans connexions sociales ni capital symbolique, issus de milieux modestes) qui s'appuierait sur un réseau démocratique (Internet) et pratiquerait l'entrisme chez les nantis.

Théolier, lui, a débuté en phagocytant progressivement le milieu de l'art contemporain, «le moins étanche» selon lui. Par cet intermédiaire, il s'est ensuite débrouillé pour rameuter des personnalités au courant des raouts de la capitale. A savoir des journalistes (de Technikart, Zurban, parissi.com), des artistes (Jean-Louis Costes), des galeristes, des écrivains (Chloé Delaume), des publicitaires, des organisateurs de soirées (Carl de Canada)... Mais, aujourd'hui, paradoxe suprême de ce grand carnaval qu'est le Paris nocturne, ils font partie intégrante de la hype. Ils serrent des mains connues, reçoivent des invitations.

«Dans pas mal d'endroits, les organisateurs ont intérêt à nous avoir avec eux, raconte l'un d'eux. Ça fait venir du monde et puis ça donne une touche tendance un peu trash qu'ils n'ont pas.» Les casseurs de hype cassés à leur tour? C'est bien parti.

La principale motivation des crevards reste la boisson, avec un zeste de je-m'en-foutisme et une bonne louche de parasitisme. Retour à la soirée Nokia dans la nef du Louvre. Parmi les moulures anciennes et les buffets mirifiques, une bonne quinzaine d'entre eux se retrouvent. Certains ont dû inventer un webzine technologique pour convaincre les RP de Nokia, d'autres en profitent pour dîner goulûment de sushis. On taxe des clopes, fait fi de l'interdiction de fumer, Frank s'en rappellera. Il écopera d'un oeil au beurre noir pour avoir plus ou moins craché sur le videur lui intimant d'éteindre sa cigarette.

Entre-temps, Jean-Luc ou Pierre s'amusent à prendre des clichés de pseudo-stars (Noémie Lenoir). L'autre grand jeu consistant à collectionner les seins des filles en gros plan. La musique crache, les syndicalistes se traînent. «C'est trop «corporate», conclut l'un deux, on va encore être les derniers à se faire virer à 2 heures du mat.»

Mais l'humour éthylique demeure, incarné par Antoine, gris lors d'une autre soirée cabaret: «On continue à voir la vie en cirrhose.»

© Libération et La Libre Belgique 2003