Reportage à Tapovan

Cristina, Barcelona, danseuse de flamenco contemporain s’apprête à mettre le feu. Longtemps hésitante, elle marque finalement le pas de ses souliers blancs qui claquent au sol comme autant de gifles au vent, au rythme des claps de Quentin, guitariste, Belgique. Barbara, chanteuse, Bologne, vient la chercher avec ses cailloux jetés au plancher et ses chants populaires récoltés. Cristina danse pieds nus entre les cailloux, à la rencontre de Barbara. Puis se rassied. Quelques minutes plus tard, lorsque sonne à nouveau son heure de gloire, elle se relève puis s’enflamme peu à peu. Volker, le violoniste vagabond allemand, disciple, et favori, de Yehudi Menuhin ne lâche plus son archet, prêt à s’envoler. Il accompagne Cristina dans sa danse, la regarde, se lève, joue de plus en plus vite et semble lui répéter, avec ses notes virevoltantes, ce qu’il lui disait lors des répétitions : "Vas-y, lâche-toi, joue avec ton corps, comme je le fais avec mon violon, arrête de penser."

Volker Biesenbender, il est vrai, est particulièrement doué et s’il ne le sait pas, son célèbre professeur, puis ami, disait souvent de lui : "Je l’aime bien, ce garçon-là." Il réunissait en effet, aux yeux de Lord Menuhin, toutes les qualités d’un musicien du XXIe siècle car il va à la rencontre des musiques du monde, joue aussi bien avec les Tsiganes qu’avec les jazzmen. Mais il y a aussi Marlène Dorcéna, Haïti, sa magnifique robe de soie verte, sa voix chaloupée, grave et contrastée, qui entonne les chants créoles et envoûte les spectateurs. Puis l’impassible percussionniste indien qui fera un solo d’enfer, le tonitruant Napolitain, Antonino, clown musicien qui avec sa "human beatbox" emballe le public. Sans oublier la vidéaste Shanglie Zhou de Shanghaï qui a ouvert le concert par sa projection vidéo, présentation silencieuse, créative, et humoristico-poétique de chacun des artistes. Ou Nicolas Ankoudinoff, Belge lui aussi, et son trio d’instruments, flûte traversière sortie du silence, saxo alto et saxo soprano, debout lorsqu’il le faut, pour soutenir le talent des autres artistes, tous réunis par la Fondation Menuhin pour le projet "Voices for tomorrow". Soit la création, en quelques jours, d’un concert par une dizaine d’artistes venus d’horizons différents et prêts à se rencontrer dans leurs différences culturelles mais unis par la musique, leur langage commun. Enfermés, en quelque sorte, à Tapovan, centre ayurvédique, lieu de verdure et de sérénité perdu en Normandie, à Sassetot-le Mauconduit à trois kilomètres à peine de Petites-Dalles, plage d’où Monet peignit de nombreux tableaux, dont deux "Falaises des Petites-Dalles" (1880 et 1884).

Yogi convaincu, Yehudi Menuhin suivit, en son temps, une cure d’une semaine à Tapovan. Maître des lieux, Kiran Vyas - dont le père fut chargé par Ghandi de revoir le système d’éducation en Inde ! - grand admirateur du musicien, ferma le centre pour mieux le soigner. C’est avec une joie profonde qu’il accueille aujourd’hui les artistes de la Fondation pour leur résidence, heureux d’assister à l’émergence d’un concert qui se jouera sans doute à Luxembourg en décembre prochain et peut-être à Bruxelles. Nous ne sommes pas, ici, dans la consommation culturelle mais bien dans l’art pour l’art, en quelque sorte, au nom de l’humanisme cher à celui qui en 1945, à la Libération, joua pour les survivants de Bergen Belsen, accompagné au piano par Benjamin Britten.

Célèbre pour le talent, qu’il avait immense, le violoniste Yehudi Menuhin l’était aussi pour son grand humanisme. Visionnaire et pacifiste entre tous, il croyait aux vertus de la musique, des arts en général, pour changer l’homme et le monde qui l’entoure. La Fondation qui porte son nom soutient de nombreux projets, reconnus par la Commission européenne, en vue de diminuer, par la rencontre et la pratique artistique, la violence dans le monde. On ne reviendra pas ici sur l’immense carrière de Yehudi Menuhin mais nous signalerons malgré tout que sa Fondation, créée en Belgique par Marianne Poncelet, fête aujourd’hui ses vingt ans. L’occasion de se perdre en coulisse pour mieux comprendre l’un des projets de la Fondation. Dialogue, interculturalité et créativité en sont les maîtres mots. Résidence artistique, laboratoire, work in progress, auberge espagnole et surtout pari insensé, "Voices for tomorrow" est tout cela à la fois. Et fit de véritables étincelles, le soir de la représentation à Tapovan car chacun a vibré, senti et vécu la vraie rencontre qui venait d’avoir lieu.

En arrivant fin mai 2011 en Normandie, les huit artistes ambassadeurs ne se connaissaient pas même si plusieurs d’entre eux participent déjà au fameux projet Muse qui a permis aujourd’hui à 60 000 enfants d’entrer en contact avec l’art. Malgré cela, ils ont montré ce qu’ils faisaient, ont improvisé, se sont beaucoup écoutés, ont appris à laisser à chacun son droit de chant, de musique, de parole sous le regard éclairé, confiant et bienveillant de l’alchimiste musical Thierry Van Roy dont Shanglie Zhou, par exemple, a particulièrement apprécié la méthode "Il est philosophique, laisse toutes les portes ouvertes. C’est très important car il nous donne l’étincelle dont on a besoin". Nicolas Ankoudinoff, saxophoniste, habitué à travailler avec des enfants handicapés près de la place du jeu de balles se réjouit aussi qu’il y ait eu un référent extérieur qui apaise certaines confrontations. "Au début, on était dans l’indicible, il fallait percevoir les sensibilités de chacun et permettre aux choses d’émerger, presque par accident. Parfois, on se disait, entre deux prises, tiens, c’est pas mal ces quelques notes-là. Recommence un peu. Puis on en sortait un gros morceau. J’ai senti des tensions. Il fallait prendre sur soi parce qu’il y a la lenteur inhérente au travail de groupe mais j’ai trouvé fascinant l’anarcho-syndicalisme basé sur la notion de liberté individuelle dans le respect de la collectivité. Que nous ayons tous été un peu affectés du côté de nos intestins (NdlR: effets secondaires de la cuisine ayurvédique) n’est peut-être pas si anodin. C’est toute la confrontation qu’on vient de vivre".

Et puisque nous sommes au registre culinaire, citons encore Volker, le virtuose, qui dit combien il est difficile de faire une bonne soupe lorsque les ingrédients viennent de tant de pays différents mais qui a adoré vivre cette expérience. Emu par les journées intenses qu’il vient de faire, il n’en reste pas moins lucide et a déclaré, en partant, au producteur artistique Thierry Van Roy : "Maintenant, il va falloir se mettre à travailler."

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