Evocation

Pierre de Locht qui s'est paisiblement éteint, à 91 ans, vendredi vers 18h30 à la clinique Saint-Michel à Etterbeek des suites d'une irréversible décompression cardiaque aurait pu être vicaire épiscopal voire même être nommé évêque car il alliait de grandes qualités intellectuelles et le charisme de ces hommes de Dieu proches des écorchés de l'existence.

Mais il n'aura finalement été "que" chanoine parce que sa trop grande soif de liberté et surtout ses diagnostics très pointus sur certains points de vue de l'Eglise en matière de morale familiale mais aussi d'exercice du pouvoir confondant voire mélangeant allégrement le temporel et le spirituel, ont indisposé en divers hauts-lieux, de Malines-Bruxelles à Rome. Si le poète qui dit la vérité est souvent exécuté, le clerc trop audacieux est lui généralement invité à rejoindre les voies de garage...

Plus d'un prêtre aussi mal traité voire méprisé par ses hiérarques aurait tourné le dos à la fois à Dieu et à son institution. Pierre de Locht, au contraire, a décidé, contre vents, marées et mises à l'écart injustes de maintenir le cap. Par fidélité à ses convictions et au message de Jésus-Christ, par solidarité aussi avec le "peuple de Dieu", à savoir les chrétiens de base qualifiés de la sorte par les Pères conciliaires de Vatican II qui avaient imaginé une Eglise plus collégiale, plus proche de ses ouailles.

Certes, depuis une trentaine d'années, Pierre de Locht avait intériorisé de manière plus personnelle sa référence au message chrétien dans une Eglise où l'orientation magistérielle et centralisatrice devenait prépondérante. Et il se sentait plus à l'aise dans sa "paroisse libre" que dans l'environnement ecclésial plus traditionnel qui ne lui avait pas pardonné sa trop grande ouverture éthique.

C'est parce qu'il était à l'écoute des gens que le chanoine de Locht avait perçu plus clairement "combien les difficultés rencontrées dans l'agencement concret de l'existence étaient autrement plus complexes qu'en théorie dans la froideur des grands principes moraux. Et là sur le terrain du vécu, de la réalité concrète, il m'a semblé que l'on se rejoignait souvent, que l'on fusse croyant ou non".

Voilà donc le "péché" majeur dont les autorités religieuses avaient accablé Pierre de Locht : ayant fondé en 1959, le centre national de pastorale familiale, le théologien avait perçu mieux que quiconque la nécessité de certaines ouvertures.

Ecouté puis rejeté par Paul VI

"De formation classique et issu d'un milieu bourgeois et plutôt conservateur", selon ses propres termes, Pierre de Locht n'avait pas été mis sur le côté lorsque faisant partie de la commission pontificale chargée des problèmes de la population et de la famille sur la recommandation de Jean XXIII, il avait été de ceux qui avaient recommandé une plus grande autonomie individuelle des croyants dans leur vie affective. A l'instar des experts, les cardinaux et les évêques désignés par Paul VI pour superviser (contrôler ?) leurs travaux avaient aussi conclu que "la malice intrinsèque de la contraception n'était pas prouvée".

Mais, il n'en fut jamais tenu compte; au contraire, Paul VI sourd à toutes les recommandations dont celle du cardinal Suenens publia "Humanae Vitae" où il prit résolument le contre-pied des experts. Pour Pierre de Locht comme pour l'Eglise de Belgique, ce fut un déchirement mais seul le premier osa le dire sans ambages notamment dans le magazine (jamais égalé...) de la RTB, "Neuf millions". Comme il nous le confia dans "Portraits d'Eglise", paru à la fin des années 90, "ce fut le début de (ses) ennuis avec l'autorité" et "le malaise n'a jamais été clarifié" .

Alors qu'il était familier des évêques d'alors, ceux-ci se détournèrent de lui et lui demandèrent de démissionner du centre de pastorale familiale.

En débat avec la laïcité

Quelques années plus tard, il connut d'autres ennuis à l'UCL où il avait des charges d'enseignement ce qui lui permettait de théoriser son expérience de terrain. Pierre de Locht était de son propre aveu "devenu un intouchable", un paria dont on tint désormais les jugements comme négligeables au point que la hiérarchie catholique n'accusait même pas réception de ses pourtant très opportunes analyses !

Il est vrai que la grande ouverture d'esprit du chanoine l'avait tout naturellement amené à entrer en dialogue avec la laïcité. Son soutien au Dr Willy Peers, emprisonné à Namur pour avoir pratiqué un avortement décupla les lettres de dénonciation de certains "bien pensants" à Rome mais Pierre de Locht n'en avait cure, jugeant au contraire, plus essentielles, la main et surtout l'oreille tendue aux laïques.

La laïcité organisée sut reconnaître ce courage et nombre de ses porte-paroles dont Roger Lallemand avaient plus que des contacts positifs avec le chanoine dont certains textes servirent même de base à des conventions du Centre d'action laïque.

Ignoré par la hiérarchie épiscopale, Pierre de Locht n'en demeura pas moins très proche jusqu'à sa disparition des chrétiens de base. En décembre dernier, son intervention au 50e anniversaire du Conseil interdiocésain des laïcs à Louvain-la-Neuve avait rendu un peu d'optimisme à nombre de catholiques déçus auxquels il avait rappelé que la foi est aussi sinon surtout une affaire personnelle. "La fine pointe de la foi se situe au dernier ressort au plus intime de la personne croyante mais l'Eglise en tant qu'institution religieuse, devrait desserrer son étreinte et laisser davantage place à la démarche personnelle sous le souffle de l'Esprit."

La citation ci-dessus est extraite de "Chrétiens aujour- d'hui : un engagement contradictoire", le tout dernier livre de Pierre de Locht qu'il avait présenté, le 21 février chez Luc Pire. L'occasion aussi d'un ultime dialogue forcément très riche avec le franc-maçon et "athée lucide et serein", Marcel Bolle de Bal et le bouddhiste, Frans Goetghebeur, tous trois auteurs d'ouvrages interpellants sur leurs aventures spirituelles personnelles. Une dernière fois, Pierre de Locht nous avait épatés par son discours humaniste tranquille mais ferme...