Un roman monumental plein de fureur et de sperme, sur fond d’histoire allemande et de physique quantique, tel se présente "Omega mineur". Il est né de l’imagination savante et délirante de Paul Verhaeghen, né à Lokeren en 1965, installé depuis 1997 aux Etats-Unis, où il enseigne actuellement la psychologie cognitive au Georgia Institute of Technology à Atlanta. Il lui valut le Prix de la Communauté flamande, l’important prix Bordewijck aux Pays-Bas, le prestigieux Independant Foreign Fiction Prize aux Etats-Unis (2008). Le voici en français, superbement traduit par Caro.

Hyperintelligent, hyperréaliste, hyperfantastique, il opère une descente dans le double enfer d’Auschwitz où des hommes réduisaient d’autres hommes en fumées et en cendres, tandis qu’à Los Alamos d’autres hommes fabriquaient la bombe atomique pour anéantir d’autres hommes par un autre feu. Une imagination effroyable, une poésie où se reflète le génie pictural de la Flandre, une capacité déconcertante d’enchaîner les passages d’une crudité torride et les abstractions de la physique quantique, caractérisent une œuvre où le lecteur, s’il perd pied est aussitôt rattrapé par des morceaux d’une exceptionnelle bravoure.

Un tel roman ne se résume ni ne se raconte. Cinq personnages principaux en nouent les fils. Paul Andermans, doctorant de la KUL en psychologie cognitive, qui a l’âge de l’auteur, passe une année de recherches à Postdam en 1995. Tabassé par des skinheads, il faut la connaissance à l’hôpital d’un vieux juif, Jozef de Heer, rescapé d’Auschwitz, dont la vie à Berlin avant et après la guerre le fascine et le décide à l’enregistrer; ce récit deviendra la colonne vertébrale du roman.

A sa pension de Potsdam, Andermans rencontre Donatella, une étudiante italienne surdouée en physique, qui couche avec son professeur, Paul Gotfarb, un juif allemand qui a participé à l’élaboration de la Bombe à Los Alamos, est prix Nobel de physique et devenu étrangement nihiliste. Enfin, Nebula, petite-fille d’une célèbre actrice de cinéma des années 30, qui tourne des films pornographiques à Berlin, tout en partageant le lit d’un chef skinhead, et en s’intéressant à Josef de Heer, qui pourrait bien n’être pas celui qu’il dit qu’il est !

Que le roman reproduise les trois composantes qui commandent l’évolution de la matière dans la cosmologie hindoue; que les chapitres soient numérotés selon les 22 lettres de l’alphabet hébraïque; que l’ensemble soit placé sous le signe de Shiva, le dieu hindou de la destruction-création; que l’auteur écrive D’ieu, l’apostrophe rappelant l’interdiction de nommer explicitement : autant de raffinements pour une histoire qui n’ignore rien des meilleures recettes des thrillers.

Alors, un roman noir, ce roman excessif, dramatique, fantasmagorique ? Non, si misanthrope que Verhaeghen se dise, il suggère dans l’épilogue, où Andermans et Nebula découvrent l’amour dans les bras l’un de l’autre, que l’amour crée les conditions nécessaires à une renaissance de notre univers, aujourd’hui défiguré par trop d’horreurs passées et présentes.

Omega mineur Paul Verhaeghen Traduit de l’anglais par Caro Editions du Cherche Midi 750 pp., env. 25 €.