Histoire d’une saga Envoyé spécial à Tokyo

EN QUINZE ANS ET UNE TRENTAINE d’épisodes vidéoludiques, la saga Pokémon s’est taillé une place à part dans les cours de récréation. Autocollants Panini et babioles en plastiques n’y sont plus les seules stars à collectionner. Pikachu et les 493 créatures (dites Pocket Monsters) de Pokémon s’empilent ainsi aujourd’hui en mode dématérialisé sur cartouches de jeu pour des échanges par consoles portables interposées. Retour sur un phénomène mondial en compagnie de ses créateurs à l’occasion de la sortie de Pokémon Noir & Blanc .

Puissant au point de recolorer des Boeing 747 d’All Nippon Airways, le monstre Pokémon semble aujourd’hui échapper des mains de Game Freak, studio de jeu vidéo tokyoïte géniteur de cette franchise tsunami. Les droits des produits dérivés d’Ash (le jeune héros de la série) et de son rongeur jaune fétiche ont beau être gérés par une société tierce (The Pokémon Company International), d’aucuns pensent que Pokémon est né d’une série télévisée (aujourd’hui à son 675e épisode !) par la suite déclinée en produits dérivés. Même chez les joueurs, la confusion règne puisque Nintendo est souvent cité comme le créateur des Pokémon.

"C’est un malentendu qui revient souvent, en effet, mais il est difficile de dire qui a fait quoi exactement , avoue Junichi Masuda, père du game design des Pokémon chez Game Freak . Le fait que les gens pensent que Pikachu a été créé par Nintendo est un phénomène qui est arrivé naturellement. Mais nous serions bien entendu ravis de pouvoir dissiper ce malentendu. Dans le même ordre d’idées, beaucoup de gens imaginent que c’est M. Sugimori (NdlR : le dessinateur-phare des Pokémon) qui a créé tous les Pokémon, ce qui est faux."

A l’image de nombreux personnages ou sagas marquantes du jeu vidéo comme Mario ou Final Fantasy, Pokémon fait l’objet d’une collectionnite aiguë chez ses fans, puisque les ressorts de son jeu poussent à attraper des monstres (le nouvel opus en recense 156 inédits) à entraîner par la suite en vue de combats (contre d’autres joueurs). Le tout doublé d’une approche kawaii (1). "Depuis les débuts de la série, notre travail démarre avant tout au zoo , poursuit Ken Sugimori père graphique de la série depuis ses débuts . En les observant, on trouve, en outre, toujours de nouveaux mouvements pour nos monstres."

Si aujourd’hui, le dernier épisode de Monster Hunter (qui en reprend le même principe, mais en plus adulte) talonne Pokémon sur PlayStation Portable au Japon, les étales et tiroirs caisses des ayants droit de Pikachu ne sont pas près de se vider. Tokyo (et depuis peu Washington) abrite ainsi un Pokémon Center, où les monstres les plus populaires se déclinent en produits dérivés délirants entre slips pour enfants, petits gâteaux roses et machines à tricoter ! "Je pense que la collectionnite n’est pas le moteur principal du succès des Pokémon , rectifie Ken Sugimori . Je pointerais plutôt l’échange et la vente de Pokémon qui amènent la communication entre les joueurs."

On ne s’étonnera donc pas de voir Pokémon Noir & Blanc affiner ses techniques de communautarisation en adoptant la mode Facebook via le Pokémon Global Link, portail Web permettant de connecter son jeu aux serveurs de Nintendo et de rencontrer d’autres joueurs pour d’éventuels échanges ultérieurs de monstres virtuels. "Nous avons rencontré pas mal de difficultés lorsque nous avons présenté ce concept à Nintendo , précise Junichi Masuda . Ce n’était au départ qu’un projet sans exemple précis. Nous avons pour cela dû expliquer la manière dont vivaient les étudiants à Nintendo. Ce qu’ils faisaient en dehors des cours, toujours à être multitâche, à regarder la télévision en pianotant sur le Net."

Lourde de 210 millions de copies vendues (Pink Floyd a écoulé autant de disques en une carrière) et d’une implication sans équivoque dans le succès des consoles portables de Nintendo, la franchise Pokémon semble finalement emprisonner Game Freak à Mario. D’autant que si le développeur nippon proposait une palette de jeux hétéroclites à ses débuts (entre puzzle game et jeux d’action/aventure), toutes ses forces se concentrent désormais sur Pokémon. A jamais ?

"Non ! Car même si Pokémon est une franchise qui nous est très chère, nous restons un groupe de gens passionnés de jeux vidéo, concède Junichi Masuda . On ne veut pas faire que du Pokémon. En fait, je voudrais développer quelque chose de tout à fait différent. J’aime les jeux d’action et les jeux de tir. C’est donc vers cela que je voudrais me diriger. Je n’ai pas vraiment d’idée précise en tête pour le moment. Cela dépendrait du type de jeu. Du Kinect de la Xbox 360 aux manettes de la Wii, tout est envisageable " Et Ken Sugimori de poursuivre : "D’ailleurs, Game Freak était à la base un fanzine dont le nom ne faisait pas référence à des monstres, mais bien à des passionnés de jeux vidéo."

(1) Terme japonais se rapportant à tout ce qui est "mignon".