Pouvait-on faire un film sur l'affaire Lhermitte?

Entretiens J-P. Du Publié le - Mis à jour le

Vidéo

Bruno Dayez. Avocat

Oui. Pour moi, un procès contient autant de vérités qu’il y a de parties, et donc le cinéaste ne fait qu’ajouter une vérité tout aussi partielle que les autres, sauf qu’il ne prétend pas exprimer “la” vérité sur l’affaire Lhermitte.

N’y a-t-il pas un risque dans un film, comme celui de Joachim Lafosse, de toucher à une affaire judiciaire récente ?

Le seul risque qu’on pourrait évoquer est celui d’influencer les juridictions qui seraient encore amenées à statuer dans l’avenir sur une libération conditionnelle de Mme Lhermitte. Cependant, ce risque est ici tout à fait hypothétique dans la mesure où les juges mettent leur point d’honneur à ne pas se laisser influencer ni par l’état de l’opinion ni par les médias. Et ce risque est bien moins important lorsqu’on a affaire à une fiction que lors de ces émissions qui pullulent désormais et qui ont pour trame des affaires en cours. Ce risque n’existe donc pas réellement d’autant que le réalisateur indique clairement qu’il ne s’agit pour lui que d’un fait divers dont certaines caractéristiques l’ont incité à le traiter sous la forme d’une fiction. Ce n’est pas un docu-fiction censé refléter la réalité des faits. C’est une fiction qui s’assume en tant que telle et qui tire argument de faits réels qu’il retranscrit à sa manière avec la lecture subjective qui est la sienne.

N’y a-t-il pas atteinte à la vie privée de certains protagonistes de l’affaire comme le mari et le docteur Schaar ?

Il y a des précédents célèbres dans la filmographie. “L’affaire Van Bulow” de Barbet Schroeder qui a été tourné deux ou trois ans après la relaxe de Van Bulow. En général, beaucoup de films évoquent des affaires récentes dans le cadre desquels il s’agit d’erreurs judiciaires ou de décision de relaxe. Il y a aussi plus récemment le film sur l’affaire Omar Raddad et celui sur l’affaire d’Outreau, “Présumé coupable” avec Philippe Torreton. Dans tous ces cas, personne ne trouve à y redire parce qu’il s’agit de personnes qui ont été innocentées ou considérées comme innocentes malgré une condamnation de la justice. Dans le cas de Mme Lhermitte, le cas de figure est différent car elle était en aveu et que le seul débat était celui de sa responsabilité ou irresponsabilité pénale. Il n’y a donc pas d’équivoque.

Toute personne qui a suivi le procès en Belgique va évidemment identifier les personnages du film comme les protagonistes de l’affaire...

Qui se sent morveux, qu’il se mouche. Les gens peuvent vouloir se reconnaître à tout prix dans un film qui prend clairement ses distances. Il y a effectivement des risques que les gens assument mal leur portrait fictif tel que le cinéaste a décidé de le créer parce qu’ils ne s’y retrouveront pas. Mais c’est justement la prérogative d’un cinéaste que de pouvoir recréer les choses à sa manière pour en faire un message universel qui dépasse le cas d’espèce. Pour moi, un procès contient autant de vérités qu’il y a de parties et donc le cinéaste ne fait qu’ajouter une vérité tout aussi partielle et fragmentaire que les autres, sauf qu’il ne prétend pas exprimer “la” vérité sur l’affaire Lhermitte. Cela ne me paraît pas reprochable. La liberté d’expression de Lafosse passe avant le respect de la vie privée du docteur Schaar car on ne fait pas passer le personnage pour le docteur en question.


Réginald De Béco. Avocat

Non. Quelqu’un qui n’a pas suivi une affaire dans ses développements pénaux se fait ici l’interprète d’une thèse plutôt que d’une autre et il essaie de démontrer le bien-fondé de cette thèse. Il n’a aucun droit pour ce faire.

La liberté du cinéaste est-elle totale quand il s’agit d’une affaire judiciaire ?

A partir du moment où un film se veut une fiction, tirée d’éléments de fait divers ou d’un procès récent, s’il est clairement dit que c’est une fiction, je crois que c’est le droit d’un réalisateur de faire ce film comme il l’entend.

Par contre, si cela se veut une interprétation d’un crime, à ce moment-là, c’est beaucoup plus délicat. Quelqu’un qui n’a pas de compétences particulières et qui n’a pas suivi une affaire dans ses développements pénaux, qui ne connaît pas les protagonistes, se fait ici un interprète d’une thèse plutôt que d’une autre et il essaie de démontrer le bien-fondé de cette thèse. Il n’a aucun droit pour ce faire. La liberté du cinéaste n’est pas totale. Il va trop loin et il empiète totalement sur l’intimité des victimes et de l’auteur des faits. Tout ce qu’il peut dire n’est que purement subjectif.

Dans ce cas-ci, il apparaît que le film défend une thèse à charge d’un des protagonistes, le docteur Schaar, qui serait le deus ex machina de l’affaire. Peut-on refaire ainsi un procès ?

Cela pose problème. Si c’est véritablement une interprétation des faits donnée par un réalisateur qui ne connaît rien personnellement de l’affaire, il va trop loin. Il n’a d’abord pas le recul pour le faire. On peut faire cela après plusieurs années mais ici tout le monde est encore dans l’émotion de ce qui s’est passé. Je trouve abusif de vouloir donner une thèse comme étant la vérité, même si c’est celle du réalisateur. Les spectateurs non avertis risquent de se dire qu’ils ont désormais la vérité vraie sur l’affaire.

Vos deux confrères qui ont défendu à la fois le mari de l’auteur des faits et le docteur Schaar n’ont pas obtenu satisfaction dans le fait de voir le film avant qu’il ne soit diffusé.

Je peux comprendre qu’un réalisateur ne souhaite pas être censuré d’une manière ou d’une autre sur le contenu de son film. Maintenant, personnellement, j’aurais demandé que ce film ne se fasse pas dans l’esprit tel que je viens de le décrire.

Le concept de libre inspiration est-il recevable dans le cas d’espèce ?

Je le rappelle, si c’est une fiction oui. La littérature est émaillée de faits divers qui ont inspiré des artistes quels qu’ils soient. Ici, je pense que cela va vraiment trop loin. Il ne donne pas la possibilité aux spectateurs de se faire une opinion personnelle puisqu’il leur en impose une, la sienne. Il ne permet pas non plus au docteur Schaar de se défendre. C’est assez aberrant de se trouver dans une situation où, suite à un film ou un roman, on doive se défendre d’une accusation. J’aurais préféré un film qui donne les différents points de vue.

Plus généralement, il y a souvent une médiatisation importante d’un crime avant qu’il ne soit jugé. Qu’en pensez-vous ?

Je suis très inquiet de cette évolution dans la mesure où un jury est tiré au sort parmi la population. Et il faut bien savoir que les personnes amenées à faire partie d’un jury ont évidemment suivi les médias et qu’elles peuvent en arriver à se faire une opinion qui est plus celle des médias que la leur.

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