La IIe République, proclamée en février 1848, représente une formidable explosion de libertés. Les femmes aussi, à travers la presse, les associations, les manifestations, peuvent enfin s’exprimer. Avec une exception de taille : les droits politiques. Car si le nouveau régime a établi le suffrage dit "universel", seuls les hommes ont le droit de vote. Cependant, en avril 1849, une femme décide de se présenter aux élections législatives du 13 mai : Jeanne Deroin. Si elle fait la une des journaux en 1849, son engagement en faveur des "droits civils et civiques des femmes" est réduit à une mascarade. Le Charivari fait grand tapage de Jeanne Derouin dont le combat est identifié à celui de Jeanne d’Arc ou de Jeanne Hachette (qui, au XVe siècle, prit la défense de Beauvais assiégé par Charles le Téméraire). Chaque soir, le théâtre des boulevards rit des "femmes saucialistes".

Ouvrière lingère, autodidacte, Jeanne Deroin a obtenu le brevet d’institutrice, grâce à un prêtre. Saint-simonienne critique, elle rédige à 26 ans une profession de foi remarquable par la rigueur de sa pensée : "S’il existe quelques différences dans l’organisation des deux sexes, ces différences peuvent-elles motiver l’assujettissement de la femme? "

Dès la proclamation de la IIe République, elle s’engage aux côtés des "femmes de 1848", à la Société de la voix des femmes, avec Eugénie Niboyet et Désirée Gay, à la Société pour l’émancipation des femmes auprès de Jenny d’Héricourt, pétitionnaire, oratrice, elle est partout. En avril 1849, elle explique sa "mission" : elle sait qu’elle ne peut pas être élue, il lui importe avant tout de prendre la parole au nom de "l’universalité vraie".

Du 10 au 19 avril, elle prononce ses discours devant un public de prolétaires surpris, pas toujours hostiles, quelquefois admiratifs devant une telle pugnacité. Dans ce combat, Jeanne Deroin est bien seule. De rares voix s’élèvent en sa faveur. Ainsi, Jean Macé (futur fondateur de la Ligue de l’enseignement) admire sa ténacité mais juge sa candidature anticonstitutionnelle. Cette campagne dérange jusqu’aux membres de son propre camp. Car son discours sur "l’abolition des privilèges", s’il reprend à la lettre celui des démocrates socialistes, en dévoile aussi l’inanité : "Vous voulez sincèrement toutes les conséquences de vos grands principes Liberté, Égalité, Fraternité, c’est au nom de ces principes qui n’admettent pas l’exclusion injuste que je me présente comme candidate à l’Assemblée législative".

Le socialiste Pierre Joseph Proudhon a parfaitement compris le message de Jeanne Deroin et le danger pour la suprématie masculine. Proudhon sera entendu, y compris par la Ire Internationale socialiste qui se prononce, lors du congrès de Genève en 1866, contre le travail des femmes. Destinées aux fonctions maternelles, elles sont jugées incapables de prendre des responsabilités dans la cité. Jeanne Deroin a néanmoins mené sa campagne jusqu’au bout. Le silence qui entoure son entreprise s’explique par la réprobation générale dont elle fut l’objet.