Depuis ses fameux "Chants de simplification" (controversés mais débordants d’idées) créés en 2003, Renaud de Putter n’a cessé d’explorer librement les langages susceptibles de traduire son inspiration et ses interrogations. Paradoxalement, au fur et à mesure qu’il fit ses preuves sur le plan de la pure composition - on songe à ses pièces pour piano ou au lied avec orchestre composé pour son film "Hors-chant" - il se détacha de la musique au point, parfois, de ne plus l’utiliser que comme source d’inspiration ou comme structure. C’est le cas dans la trilogie présentée au Poème 2, un film "documentaire" coréalisé avec Guy Bordin, ethnologue, cinéaste et précieux truchement. On pourrait se lancer dans mille explications, le mieux est encore de se laisser prendre par le sujet : la vie d’hommes et de femmes du bout du monde, "saisis" dans leurs environnements respectifs.

Il y a d’abord ceux de Mittimatalik, une petite communauté inuit isolée, au bord du cercle arctique. La caméra vidéo interroge le village sous deux angles : la simple observation des paysages et des gens - longs plans fixes, ou petites séquences révélatrices, parfois très drôles - et le récit des rêves de certains d’entre eux. Rêves universels d’enfermement, d’impuissance, de perte, d’exclusion, de désir, trouvant dans ce contexte retranché, un écho particulier. Avec, comme leitmotiv, des chants inuits a cappella (dont une vague transposition de ballade canadienne, désarmante). Deuxième communauté investiguée, celle de Samoa, île du Pacifique, où les réalisateurs pénètrent dans le monde des "fa’afafine", travestis se produisant le soir dans les bars de la ville. Deux d’entre eux se livrent en voix off, avec, comme nouveau leitmotiv, l’air final de "Daphné" de Richard Strauss (compositeur fugitivement évoqué par l’un des "fa’afafine" qui rêvait d’opéra ). A nouveau, des thèmes de distance, de renonciation, d’Eden perdu.

Comme dans une sonate, deux thèmes (et quelques variations) ont ainsi été exposés. Le troisième film de cet "Upper passage trilogy" en propose à la fois le développement et la résolution (en HD !), ouverte sur une vision parnassienne de la même réalité observée dans "J’ai rêvé" et dans "Daphné" (titres des deux premiers films), mais cette fois lumineuse, transformée, clairement orientée. Les deux communautés - celle de l’Arctique et celle du Pacifique - reprendront l’écran et la parole, à peu près dans les mêmes termes qu’auparavant, mais avec une inscription légèrement différente, dans un destin toujours aussi rude mais au moins possible, parfois même teinté d’espoir. Entre les deux, le passage aux enfers, qui explique le titre du troisième film, "Circe’s place" (du nom de celle qui réorienta Ulysse) et le titre de la trilogie, "passage par le haut", bercé par le chant qui se dessinera peu à peu, celui de Kathleen Ferrier dans "Orphée" de Gluck Suivre les trois "actes" d’affilée demande une bonne dose de détermination mais on en sort sonné, nourri, changé.

Bruxelles, Poème 2, rue d’Ecosse, le 3 déc à 20h, le dimanche 4 à 16h. Infos : 02.538.63.58 ou www.theatrepoeme.be