Révolution au Concours de Bruges

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Si confidentiel soit-il à l’aune de la culture musicale planétaire, le Concours international de Bruges reste un événement majeur de la musique "classique occidentale", baroque en particulier. Fondé sous l’impulsion de Gustav Leonhardt en 1964, il concerna d’abord le seul clavecin avant de s’étendre à d’autres disciplines instrumentales. Il aura lancé les plus grands clavecinistes, de Scott Ross à Benjamin Alard notant que le premier prix - requérant l’unanimité du jury - n’est pas toujours accordé. On découvrira que cette année, il en fut tout autrement

Les candidats étaient peu nombreux : une quarantaine de clavecinistes et à peine trois organistes (dont aucun n’est passé en finale) alors qu’ils sont généralement une centaine. Sans doute la mort toute récente de Gustav Leonhard, père spirituel du concours dont il n’aura manqué aucune session, peut-elle expliquer le phénomène, mais d’autres raisons sont à chercher du côté économique et culturel, le "marché" concerné étant de plus en plus limité. Qu’à cela ne tienne, jeudi soir, dans la grande salle du Concertgebouw de Bruges, le public était nombreux et les trois finalistes de valeur. Sur des clavecins de leur choix (ce qui ne fut pas toujours idéal), chacun dut jouer la Fantasia Chromatica de Jan Pieterszoon Sweelinck, et le concerto pour clavecin BWV1054 de Bach accompagné par l’ensemble X-travanza! de Bart Naessens (lui-même au clavecin du continuo). D’une part, une œuvre solo sollicitant leur imagination et leur sens de la conduite, de l’autre, une œuvre concertante révélant leur dynamisme et leur capacité de se mettre en phase avec d’autres musiciens.

Premier finaliste à se présenter, Jean Rondeau est Français, il a 21 ans, et une dégaine qui tient autant du rock (BCBG quand même) que du baroque. Dès les premières mesures de Sweelinck, il révèle deux qualités essentielles : son pouvoir de faire chanter le clavecin (toujours un tour de force avec des cordes pincées) et celui de faire avancer la musique (l’agogique). Sa virtuosité lui permet des appogiatures foudroyantes, des incises susceptibles de nourrir et de relancer le drame, tout est vivant, ardent, captivant, toujours sur le mode dynamique et allant. La tendance sera confirmée dans le concerto de Bach, qui souffrira pourtant de quelques loupés et d’un manque de symbiose avec l’orchestre.

Contraste total avec l’arrivée du Canadien Mark Edwards, 26 ans, sorte de Gribouille réfugié derrière ses cheveux et ses lunettes mais plus connecté qu’il n’y paraît ! Sweelinck démarre dans cette sorte d’errance chère à certains, faite de ruptures et de suspensions apparemment arbitraires mais bientôt justifiées : Mark Edwards entraîne l’écoute dans des régions inédites et fantasques, utilisant toutes les ressources de son instrument (lequel connut pourtant des problèmes de justesse), de sa virtuosité et de son imagination, avec la marque - dans l’ampleur du jeu - de l’organiste qu’il est aussi. Bach sera plus édifiant encore, bénéficiant d’un excellent choix d’instrument et mené avec une autorité souveraine. Ovation.

La Russe Olga Pashchenko, 26 ans, vient du pianoforte, cela se voit, cela s’entend. L’aisance digitale et la virtuosité ne compensent pas l’approche verticale et métronomique de Sweelinck, scandé de bout en bout là où les deux autres clavecinistes avaient pu, chacun à sa façon, construire une arche sonore. Plus à l’aise dans Bach, elle doit faire face à un problème d’étouffoir (qu’elle règle elle-même ) avant un magnifique mouvement lent (le plus chantant des trois entendus ce soir) et un allegro un peu dispersé.

Le jury, présidé par Johan Huys, regroupait Christine Schornsheim, Skip Sempé, Menno van Delft et Kenneth Weiss. La délibération fut longue (pas loin de deux heures pour départager trois musiciens) et la proclamation, euphorique : "Il y eut des années sans premier prix, celle-ci sera la première année avec deux premiers prix : Jean Rondeau et Mark Edwards." Joie générale. Olga Pashchenko recevra le deuxième prix et le prix du public, autant dire que tout le monde a gagné !

Dans le cadre du MAFestival - www.mafestival.be

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