Tout au long du mois d’avril, Cinematek consacre un focus au cinéma roumain. L’occasion est la sortie d’un ouvrage – en anglais et bientôt en français (1) – de Dominique Nasta, consacré à nouvelle vague contemporaine. Par sa vitalité, sa reconnaissance internationale, ses audaces formelles, le cinéma roumain est souvent cité au côté du belge comme deux cinématographies modestes qui ont imposé un style, un sens du réalisme, une atmosphère (surréaliste d’un côté, absurde de l’autre) et des auteurs sur le planisphère du 7e art. L’occasion était trop belle d’interroger ce professeure d’origine roumaine qui enseigne l’histoire et l’esthétique de cinéma à l’ULB et d’esquisser un parallèle entre les deux cinématographies.

1. Miracle. “C’est un parallèle partiellement judicieux, reconnaît Dominique Nasta. Je me souviens lorsque Cristian Mungiu a obtenu la Palme d’or avec “4 mois, 3 semaines, 2 jours”, “Libération” a titré : “Les Dardenne ont un fils naturel”. C’est vrai que le parti pris très radical de Mungiu, l’âpreté de sa mise en scène sans concession renvoient au cinéma des frères Dardenne. Ce minimalisme a donné son essence au cinéma roumain. Je dis souvent que la production roumaine était le Cendrillon de l’Europe de l’Est. A côté de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, elle était assez méprisée. Il y avait Wajda, il y avait Forman, mais Pintilie personne ne le connaissait. Aujourd’hui, personne ne peut nommer un jeune cinéaste tchèque, slovaque ou polonais – sauf peut-être Pawlikowski depuis “Ida”. Aujourd’hui, il n’y a en plus que pour Cendrillon, pour Mungiu, Porumboiu, Netzer. Mais c’est un miracle car cela ne s’explique pas. En Belgique aussi, personne ne pouvait s’attendre à voir le cinéma prendre une telle envergure.”

2. Figure paternelle. Lucian Pintilie est-il le Delvaux roumain ? Tout comme André Delvaux est considéré comme le père du cinéma belge moderne et fut son symbole à l’étranger durant des décennies, Lucian Pintilie, le réalisateur du “Chêne” et d’“Un été inoubliable” avec Kristin Scott Thomas a longtemps incarné le cinéma roumain à lui tout seul. “Oui, mais André Delvaux a eu une continuité, bémole Dominique Nasta. Il n’a jamais arrêté de tourner, Pintilie s’est arrêté pendant vingt ans. Il a tourné “Scènes de carnaval” en 1981 mais le film a été aussitôt interdit, il ne sera visible qu’après la révolution. Son film dissident le plus important “La Reconstitution” qui a influencé l’actuelle nouvelle vague est sorti quelques mois sur les écrans en 1969 avant de disparaître. Il n’est réapparu que dans les années 90. Mes parents l’avaient vu; moi, je l’ai découvert en… Belgique. C’est le film phare. Et quand Pintilie est revenu au pays, il a appelé Marin Karmitz, Canal +, Arte… Il a créé un système de coproduction. Il est à la base de la création du CNC roumain…”

3. Cannes. La rampe de lancement des films roumains et belges, c’est Cannes. “Cannes est essentiel. Et cela commence dès le laboratoire, dès la Cinéfondation, sans laquelle Porumboiu n’aurait jamais réalisé “12h08 à l’est de Bucarest” et remporter la Caméra d’or.” Celle-ci fut d’ailleurs décernée par les Dardenne qui présidaient le jury cette année-là. “Pour moi, ce fut une grande surprise car je pensais que l’humour échapperait aux non-Roumains. Peut-être y a-t-il quelque chose de commun avec l’humour belge. Et puis, il y a les Palmes d’or. On peut d’ailleurs rapprocher “Rosetta”, la première palme d’or des Dardenne de “4 mois, 3 semaines, 2 jours”. Dans les deux cas, il y a une jeune héroïne, avec une mentalité qui les pousse à se dépasser. Elles produisent une nouvelle forme d’empathie dans la mesure où elles ne font pas grand-chose pour plaire.”

4. Public. Comme les cinéastes belges, les Roumains de la nouvelle vague minimaliste sont très appréciés à l’étranger mais éprouvent beaucoup de difficultés à attirer leurs compatriotes dans les salles. “La Palme d’or “4-3-2” a bien marché, “12h08” aussi et “Child’s Pose” de Netzer également. Mais ce ne rien par rapport aux blockbusters américains. Et je ne vous parle pas des films de Cristi Puiu. Quelques films roumains ont connu un grand succès commercial mais ils n’appartiennent pas à la nouvelle vague minimaliste. C’est “Comment j’ai fêté la fin du monde” de Catalin Mitulescu, une sorte de “Papa est en voyages d’affaires” roumain. Derrière les barricades, il y avait de la joie. “Les dimanches de permission” de Nicolae Caranfil. Le titre original est “E Pericoloso Sporgersi” comme le court métrage de Jaco van Dormael. Les deux cinéastes, très populaires, occupent un peu la même place dans leur cinématographie respective. Van Dormael entre Delvaux et les Dardenne; Caranfil entre Pintilie et Mungiu. Il n’y a pas chez Caranfil, l’envie de revisiter l’histoire ou le quotidien. Il n’y a pas de radicalité, de minimalisme dans sa mise en scène mais plutôt une légèreté façon Lubitsch, une tentation de cinéma hollywoodien ou du moins de production internationale. Jaco Van Dormael a tourné “Mr Nobody” avec Jared Leto, la production la plus chère du cinéma belge. Le dernier film de Nicolae Caranfil, “Closer to the moon” est une production américaine tournée en anglais avec Vera Farmiga. Conséquence, il a dû renoncer à “Alice au pays des camarades”, son titre original.”

5. Différences. On est loin d’avoir épuisé les points communs entre ces deux pays où les cultures cohabitent. “La Roumanie est un îlot latin dans les Balkans. Il y a des éléments slaves et puis la Transylvanie est de langue allemande.” Mais des différences aussi sautent aux yeux de Dominique Nasta. “Les films roumains sont très écrits, très dialogués. Cristian Mungiu, Cristi Puiu (“La mort de Dante Lazarescu”) ou Calin Peter Netzer (Ours d’or 2013) ont passé un temps énorme à la rédaction de leur scénario. J’ai observé que c’était assez différent en Belgique. Il y a d’ailleurs un très grand coscénariste derrière 85 % des films de la nouvelle vague roumaine c’est Razvan Radulescu.” Une autre différence est très spectaculaire. Autant la politique est un tabou dans la production belge, autant elle est omniprésente dans la plupart des films roumains. “Il y a toujours des allusions à la situation socio-économique et politique.”

Pour en savoir bien davantage, Dominique Nasta introduira ce cycle consacré au cinéma roumain par une conférence en français, le jeudi 3 avril a 19 heures, suivie à 21 heures de “La reconstitution” de Lucian Pintilie.

(1) Dominique Nasta, Contemporary Romanian Cinema : History of an Unexpected Miracle (Wallflower)

Renseignements, horaires : www.cinematek.be