Un père si mystérieux

Nita Rousseau,

Plon, 160 pp., 676 F (14,94 €).

Nita Rousseau est journaliste culturelle au Nouvel Observateur. Son dernier livre-récit n'y est pas étranger, qui tient à la fois de l'objectivité du reportage et de la subjectivité des sentiments.

L'un et l'autre s'y interpénètrent étroitement, mélangeant les temps et les épisodes, les tu et les il dans le regard qu'elle porte - derrière celui de sa narratrice - sur son père. Un père militaire qui l'avait tant et si mal aimée et dont elle cherche, alors qu'il est mort depuis cinq ans, à retrouver la présence en elle.

Derrière la silhouette de séduisant danseur évoquée à la pointe du plus tendre amour, revivent les captivités, tortures et humiliations de la sale guerre d'Indochine qu'il fit et qu'elle vécut, très petite fille, au moment de l'invasion japonaise de mars 1945. Cette guerre que tout le monde semblait avoir oubliée. Sauf moi, papa, s'insurge-t-elle comme pénétrée d'un devoir de justice. Et surgissent ces autres réalités insoutenables que furent, à sa venue en France, la découverte des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Ou de la guerre d'Algérie. Et s'esquisse, au gré des errances qui suivirent, l'évidence des colonies françaises d'Afrique

D'archives en témoignages, Jeanne qui parfois dit je traque les mémoires défaillantes de ceux qui savent. Et ouvre la sienne. Avec ses bonheurs enfuis. Avec des images chatoyantes. Avec la mère si belle et floue. Avec un père qui chantait l'opéra sous la douche et exhortait: Jeanne, ma Jeanne, c'est plus joli d'être heureux.

Dans sa mémoire, celle-ci retrouve pourtant les rébellions qu'elle eut aussi contre l'homme exigeant qui l'entraînait à la nage jusqu'au vertige, assurait que la BD est un art débile participa aux jeux Olympiques de 36 devant Hitler mais se glaça lorsqu'elle épousa un déserteur.

MONOLOGUE-CONFIDENCE

Moments de joie, d'émotion, de douleur font perler larmes et sourires sous la plume tendue de Nita Rousseau qui, derrière un Il ne faut pas oublier qui lui appartient, écrit surtout pour retrouver son père et récupérer d'autant les années où ils ont été séparés. Plus je te cherche et plus tu m'échappes, lui crie-t-elle dans un accès de lucidité, consciente sans doute qu'on ne retrouve jamais comme on le voudrait ceux qui définitivement se sont tus. Mais dans cette part très personnelle du livre où une femme semble régler un compte avec elle-même ou entre son père et elle, le lecteur, lui, se sent de trop, voyeur d'une quête qui n'en appelle pas à lui, indiscret dans une sorte de monologue-confidence dont il n'est pas le destinataire. En fin de compte, il a l'impression d'être là par effraction, comme s'il avait ouvert un journal intime. Il est parfois attendri. Pas vraiment concerné.

© La Libre Belgique 2001