Évocation

Je vous parle d’un temps où le stade du Sporting d’Anderlecht ne s’appelait pas encore stade Constant Vanden Stock, d’un temps où l’on suivait les matches de football debout sur les gradins dans un joyeux désordre humain, qui allait, les soirs de grandes rencontres, jusqu’à ce qu’on dispose des chaises le long des lignes de touche pour accueillir quelques centaines de spectateurs supplémentaires.

S’il était encore là, Luc Varenne pourrait mieux que quiconque chanter les louanges de l’entraîneur Pierre Sinibaldi, mort mercredi, à Toulon, à 87 ans. Le Sporting d’Anderlecht avait déjà une réputation d’élégance à défendre mais c’est sans nul doute Sinibaldi qui lui a donné ses lettres de noblesse de club pratiquant le plus beau jeu de Belgique, voire de bien au-delà. J’avais un père esthète et peu sectaire qui, bien que "rouche" de cœur, n’hésitait pas à me prendre par la main pour, Bruxelles traversée, nous faire vivre en duo les émotions des grandes soirées mauves. C’est ainsi que j’appris à apprécier "monsieur" Sinibaldi.

Les données chiffrées sont éloquentes. Pendant son premier passage à Anderlecht (1960-1966), le coach français mena ses troupes vers quatre titres de champion (1962, 1964, 1965 et 1966), réussissant le doublé coupe-championnat en 1965. On le revit à l’œuvre pendant une saison en fin de décennie. Anderlecht accéda alors à la finale de ce qui s’appelait la coupe des villes de foire. Les Mauves rencontrèrent Arsenal. L’aller, en Belgique, fut un régal (3-1), le retour un cauchemar (3-0 pour les Gunners) mais la magie avait opéré et cinq ans plus tard, le Sporting remportait sa première coupe des vainqueurs de coupe.

Chez les Sinibaldi, qui vivaient à Montemaggiore, village de Haute-Corse, le foot était une institution. Pierre et ses frères Paul (gardien de but) et Noël furent ensemble sacrés champions de France avec Reims mais le trio entama sa carrière au Sporting Victor Hugo (ça ne s’invente pas) de Marseille. Pierre rejoignit, en 1942, l’AS Troyes puis, en 1944, le Stade de Reims avec lequel il termina son premier championnat meilleur buteur hexagonal. Le 19 mai 1946, il revêtait pour la première fois le maillot de l’équipe de France. Entre 1953 et 1956, Sinibaldi passa encore par Nantes, Lyon et Perpignan, où il fit ses premiers pas d’entraîneur.

Sinibaldi était un adepte du 4-2-4, avec une défense à plat, hyper rapide, remontant le terrain en ligne pour mieux placer l’adversaire hors-jeu. Ce perfectionniste exigeait de ses joueurs qu’ils fussent capables d’éliminer un homme d’un dribble et les poussait à abuser des une-deux. Aujourd’hui, on retrouve une ligne de conduite très comparable chez un homme comme Guardiola. Le Corse tenta d’insuffler le même esprit aux joueurs qu’il entraîna ensuite mais sans plus retrouver la magie qui opérait si souvent au Parc Astrid. En 1980, il abandonnait les bancs de touche. Il aura passé 2 190 jours consécutifs au club bruxellois lors de son premier passage. Seul Bill Gormlie (3 455) le devance rayon longévité.

Oui, Sinibaldi a fait rêver des milliers d’amateurs de beau football dans les années ‘60. A l’époque, j’écoutais les Beatles, les Stones et Brassens, je commençais à m’éveiller à l’actualité d’un monde auquel Kennedy, De Gaulle ou Castro dictaient leur tempo. Mais rien ne m’émerveillait davantage que les interventions chaloupées de Verbiest, les envolées de Jef Jurion, les débordements de Wilfried. Puis, les coups de boutoir de Stockman et, bien entendu, les entrechats de Paul Van Himst, dépositaire naturel du jeu tissé par le metteur en scène français.

Revivra-t-on un jour cette double confrontation de la saison 1962-1963, quand, après avoir décroché un insensé 3-3 au stade Bernabeu, l’Anderlecht de Sinibaldi sortit de la "Ligue des champions", grâce à un but signé Jurion, l’ogre planétaire qu’était le Real Madrid ?

Le lendemain, mon père commençait à se laisser pousser la barbiche. Il venait de perdre un pari avec un collègue de travail et il en était ravi. Ma mère, elle, le fut nettement moins.

L’équipe du RSCA ce fabuleux soir-là : Fazekas, Heylens, Verbiest, Lippens, Cornelis, Hanon, Jurion, JP Janssens, Stockman, Van Himst, Orlans.