Songe Rencontre

C’est l’histoire Mais s’agira-t-il réellement d’une histoire ? Ou plutôt d’une féerie, d’un songe en train de se dessiner, un monde en train de s’écrouler. Nous sommes dans un théâtre. Nous nous dirigeons vers l’arrière-scène pour découvrir que toute la machinerie, la hiérarchie risque de s’effondrer. Par le haut. "Tabac rouge" sera sans doute le premier volet d’une trilogie déjà bien construite dans la tête de James Thiérrée, ce créateur surdoué dont l’univers onirique n’a sans doute pas fini de nous envoûter.

De 1998 à 2005, son premier opus, "La Symphonie du Hanneton", a enchanté le monde et obtenu le Molière 2006 du spectacle de théâtre public. Fils de Jean-Baptiste Thiérrée et de Victoria Chaplin, il est aussi le petit-fils de Charlie Chaplin. Et même s’il n’aime ni en jouer ni le rappeler, il y a, entre les deux hommes, une ressemblance parfois troublante, une manière, inconsciente sans doute, de se mouvoir et d’exister.

De retour en Belgique, la chevelure toujours aussi généreuse et de plus en plus poivre et sel, le regard éclairé, le sourire aux lèvres et l’humeur loquace, James Thierrée apparaît plus épanoui que jamais. Isolé sur les hauteurs de Wépion pour peaufiner sa nouvelle création à La Marlagne dont il apprécie particulièrement les conditions de travail, l’enfant prodige accepte d’arrêter, une heure durant, de rouler son "Tabac rouge" pour rencontrer des journalistes en petit comité. Certes, il faudra attendre le 18 janvier, date de la première mondiale à Lausanne ou le 20 mars, date de la première à Namur, pour en goûter le réel parfum mais il accepte, au milieu du gué, d’en dévoiler déjà la couleur. Rouge, en l’occurrence. Pourquoi rouge ? "Tabac rouge est un titre énigmatique et c’est une des clés du spectacle. Mon intime conviction est d’en dire le moins possible mais le moment où on ouvre, où on espère est aussi très précieux" explique James Thiérrée présent en Belgique grâce à ses bonnes relations avec le Théâtre royal de Namur qui soutient son travail depuis de longues années. Après "La Veillée des Abysses" (2003) et "Raoul" (2009), c’est donc "Tabac rouge" qui enfumera le théâtre d’illusions, de mystères et de non dits comme les aime le metteur en scène.

Peut-être plus chorégraphique que circassien en raison du nombre de danseurs présents sur le plateau, ce nouveau spectacle se fera sans la présence scénique de James Thiérrée. "Après Raoul , il y avait quelque chose qui avait été livré. Je voulais faire une pause et mettre en scène, vraiment regarder l’objet. "Tabac rouge" est une grande métaphore corporelle. On a cet homme face à son mécanisme, on comprend que tous ses personnages sont les rouages de son corps, qu’il est en train de lâcher. Cela peut aussi être une métaphore très sociétale sur un système qui s’écroule tout simplement. Je ne me voyais pas sur le plateau, dans le rôle de cet homme-là" .

A près de quarante ans, l’enfant de la balle avait plutôt envie de faire un spectacle de danse, d’explosion corporelle, et du plaisir de la musique à travers tout le corps. Il s’est mis des embûches sur ce chemin de création, a choisi essentiellement des danseurs, un langage qui offre une naïveté, une candeur. "La situation est simple, puissante et j’ai un acteur puissant pour la mener. Pour un résultat que j’espère hybride entre la danse et le théâtre. Il n’y aura pas de texte dans le spectacle. Les mots, c’est peut-être pas mon talent, tout simplement. J’ai été habitué à recevoir de mes parents ces cadeaux scéniques sans liens. Je suis de toute façon tiraillé par mes origines avec mon père qui vient du théâtre et ma mère, de la danse. Et moi, je reviens vers la danse et le théâtre. Il y a toujours cette tension, j’ai envie de donner à voir, d’entraîner les gens dans des réactions, dans des émotions, et évidemment, de raconter deux ou trois trucs " confie James Thiérrée qui nourrit toutefois le projet d’un film, autre raison pour laquelle il ne sera pas sur scène. "Vous me voyez faire un film muet ? Et bien vous n’êtes pas le seul ! " dit-il en plaisantant et en faisant une allusion directe à son illustre grand-père alors qu’il s’était montré jusqu’ici peu disert sur le sujet. La création, il est vrai, reste une affaire de famille pour celui qui faisait ses premiers pas au Cirque Imaginaire, celui de ses parents devenu ensuite Cirque Invisible, à l’âge de quatre ans. Idem pour sa sœur, Aurélia, dont l’"Oratorio" et "Murmures des murs", tous deux mis en scène par Victoria Chaplin, ont également enchanté le public du Théâtre de Namur et de Wolubilis.

Pour les créations de James Thiérrée, Victoria Chaplin intervient surtout pour les costumes. Fut-elle également présente pour "Tabac rouge" ? "Moins que je le voudrais. Je suis face à beaucoup de choses nouvelles. Elle est là au début et sera là à la fin. Elle viendra se mêler de ce qui ne la regarde pas, comme je le lui demande. Elle a cette distance importante. Mais cela reste le regard d’une mère, ce n’est pas rien !".

Et son père, Jean-Baptiste Thiérrée, intervient-il dans la création ? "Mon père arrive comme une bombe nucléaire. Il dit ce qui ne va pas, voit très clair et c’est très efficace. Ma mère, elle, est plus constructive dans ses remarques. "

Côté narration, James Thiérrée reste tenaillé entre l’envie de laisser la liberté au spectateur d’interpréter ce qu’il voit et celle de raconter une histoire.

"Ce que j’adore, c’est quand les gens viennent me voir à la fin du spectacle et me racontent ce qu’ils ont vu et qui n’est pas ce que j’avais imaginé. Les gens se projettent de différentes manières et j’ai envie de me coller à cela. Je flirte avec la narration. Je suis dans l’élaboration d’un langage et peut-être qu’à la fin de ma vie, j’essayerai toujours d’affiner. " conclut-il, momentanément